Anesthésie générale

Anesthésie générale

Il fût soulagé de constater que la salle n’était pas complètement aveugle. Des demi-fenêtres, sur toute la longueur du mur qui lui faisait face donnaient sur l’extérieur, certes limité, mais l’extérieur tout de même. On devinait que la salle était en partie enterrée, les fenêtres donnaient sur un mur de parpaings sombre et sale. Le paysage ne faisait pas rêver, mais peu importait. Il avait un regard sur l’extérieur. De temps en temps, une camionnette de livraison s’engageait dans la voie entre les deux murs. Cela rappelait les obligations et le rythme effréné de la vie dehors. Allongé dans son brancard, le mince drap estampillé du logo de la clinique, il avait besoin de se raccrocher à ces signes de la vie normale.

Cela faisait maintenant quinze minutes qu’on l’avait « descendu au bloc », selon les chiffres rouges de l’horloge digitale présente à l’entrée de la salle, sur sa droite. C’était le même affichage qu’à l’accueil, pour indiquer le numéro du ticket d’attente qui pouvait se présenter au bureau des admissions. Il était passé par cette étape peu de temps auparavant ce matin. Et pourtant cela lui semblait un lointain souvenir. Il s’était senti encore serein à ce moment-là. Il s’était même moqué intérieurement d’un homme qui s’était enregistré juste avant lui et qui disait au revoir à son ami, des trémolos dans la voix. Ce n’était qu’une opération de la cataracte, il ne fallait pas exagérer ! Il allait re-découvrir son homme à son réveil, avec une vision plus fidèle.

Il faisait moins le fier maintenant. Un nouveau brancard fit son entrée. Le brancardier aménagea l’espace en poussant un peu plus les lits roulants présents et en les rapprochant davantage. Il semblait que d’un côté de la salle étaient parqués les patients en attente d’une opération de la cataracte, sous la direction du Dr Lassage. De l’autre, là où il était rangé, c’était plus flou. Différents noms de chirurgiens étaient cités par les brancardiers et infirmières. Les patients n’étaient plus cités par leur nom, mais par le nom du chirurgien et l’heure de passage ou de numéro de chambre, selon le planning que chacun brandissait pour justifier la prise en charge. Il y avait une sorte de compétition entre les brancardiers qui se reprochaient mutuellement d’être allé, ou non, chercher la 12.

Pendant ce temps, l’infirmière en chef, qui avait un sacré bagout, racontait à qui voulait l’entendre ses déboires avec l’autre espèce d’ingrate et d’hypocrite de Fanny. « Moi qui lui ai confié tant sur ma vie privée, elle n’en a jamais rien eu à foutre ! Comment peut-on avoir si peu de respect ? » se plaignait-elle. A ce moment-là, un brancardier vint consulter l’enveloppe en papier kraft aux pieds de la patiente du brancard d’à côté. Visiblement, ce n’était pas celle qu’il cherchait, puisqu’il s’enquit d’une autre enveloppe aux pieds d’un (une? ) autre patient (e). Bon en fait, c’était histoire de passer le temps ou de cocher les patients présents sur sa liste car rien ne se passa par la suite. Il fut frappé du contraste entre la complainte de l’infirmière et du traitement que lui et les autres individus charlottés subissaient. Pouvait-on parler de respect dans la façon dont ils étaient si peu considérés depuis qu’ils étaient arrivés dans cette salle aux couleurs criardes? Il ne pouvait même pas envisager les autres personnes qui se trouvaient dans la même condition que la sienne comme ses compagnons d’infortune: il ne voyait pas leur visage, personne ne se parlait, pas un bonjour, pas un « Et vous, vous êtes là pour quoi? Ah oui, tiens, comme ma belle-sœur ! « , ils s’ignoraient tous cordialement, tacitement, acceptant cette condition d’être humain entre parenthèses. Ceci était sans doute nécessaire au personnel soignant. Ne pas trop s’appesantir sur les personnes pour ne pas être affecté. Peut-être aussi que du côté patient, il y avait une peur des représailles de la part de ce personnel à qui étaient confiés corps et souffrances.

Après plus de trente minutes d’attente dans cette sorte de purgatoire, on le fit rouler jusqu’à la sacro-sainte salle d’opération où le chirurgien se préparait à officier. L’anesthésiste se présenta et prépara son terrain de jeu: la veine du bras gauche. Il assista à un échange entre les deux praticiens, ne sachant s’il assistait à un spectacle destiné à le distraire ou à une conversation banale de salle d’opération. Il n’était pas pris à parti, on ne semblait pas attendre de lui qu’il participe. Dans quelques instants, il allait perdre conscience de tout ce que son corps allait subir pendant un nombre indéterminé de minutes. Il espéra ne pas faire l’objet d’un bizutage pour interne ou nouvelle recrue à qui on demanderait de masser ses testicules pour une soi-disant préparation opératoire. Ses dernières pensées furent pour ses proches. Que pouvaient-ils faire à cet instant? Une récréation pour certains, n’auraient-ils pas trop froid? Une réunion pour d’autres, combien de fois l’expression « au jour d’aujourd’hui » allait-elle être prononcée?

A son réveil, il reconnut la gouaille de l’infirmière en chef qui lui indiquait où il était et récitait sa litanie décrivant la procédure d’atterrissage dans la réalité. Les hôtesses de l’air ont perdu de leur superbe, pensa-t-il en découvrant la grossière surblouse bleue en papier qui lui faisait face. Mais il se sentait bien et reconnaissant de se sentir si bien. Ré-intégrant progressivement son corps, il prit conscience d’un tiraillement sur le dessus de sa main droite. Sa tête réagit lentement à l’ordre qui lui avait donné de se tourner de ce côté pour examiner d’où provenait cette sensation. Il constata la présence d’un pansement entourant le cathéter de la perfusion. Tiens mais l’anesthésiste avait choisi le bras gauche pourtant? Il se souvint qu’il venait de se faire opérer de l’épaule droite. Il dirigea ses pensées pour faire le bilan de ce côté-là. Pas de grosse douleur à déplorer. Il sentait malgré tout que quelque chose s’était passé.

L’opération n’avait pas dû durer très longtemps car l’histoire de la déception de l’infirmière en chef par la dénommée Fanny était toujours d’actualité. Il accueillit avec bienveillance la banalité de ces propos, si réels, si ancrés dans le concret de la vie qu’il allait bientôt retrouver. Finis cette attente interminable, cette parenthèse temporelle pendant laquelle corps et personnalité sont dissociés, on allait de nouveau l’appeler par son nom et s’adresser directement à lui. Il se mit à se projeter sur sa sortie de l’hôpital. Qui allait venir le chercher? Son voisin, peu probable qu’il arrive à se libérer ? Isabelle? Il ferma la yeux et vit Isabelle sortir de la voiture, toujours pressée, en jetant un énième dernier regard sur son téléphone, l’ai préoccupé qui s’éclairerait dans un large et généreux sourire en le voyant. Elle en ferait des tonnes pour le préserver, l’interrogeant toutes les deux minutes sur son état, s’il avait mal, le regard alternant inquiétude, tendresse, douceur. Les yeux toujours fermés, il sourit et espéra que ce soit bien Isabelle qui viendrait le chercher. C’était le plus vraisemblable, sa femme irait sûrement chercher les enfants à l’école.

2 commentaires

  1. J’aime bien la fluidité avec laquelle les phrases s’enchaînent ; la facilité apparente du cours du récit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *