Hyperion, le bilan

Hyperion, le bilan

Début: 26 juin, achat compulsif d’un petit livre de science fiction, réputé pour être une œuvre majeure du genre, faut de meilleure idée de lecture.

Fin: 17 novembre, 4h40, fin du 8ème volume de la série.

Il y avait un piège.

Qu’en est-il après ces mois de lecture de cette œuvre majeure, à l’histoire vendue comme étant la plus incroyable jamais lue auparavant? Cela a tellement pris de place dans ma vie pendant cette période, que je voulais coucher mes impressions.

Objectivement, les univers créés par Dan Simmons méritent l’admiration: de nombreuses descriptions détaillées de mondes, de planètes sont très présentes dans l’œuvre. Pour quelqu’un qui n’a aucune imagination, je ne peux que rendre hommage à cette richesse. Il en est de même pour tout le vocabulaire, les différents objets de la vie quotidienne et surtout dans la façon de les rendre banals au point de ne jamais les définir ni les décrire. C’est très déstabilisant au début (et le début peut durer longtemps), voire même cela donne une sensation d’univers hermétique dans lequel il est difficile de se fondre. Après 500 pages, comprendre ce qu’est un persoc n’est plus d’actualité.

La structure de l’histoire est unique et incroyable. Elle n’a rien de linéaire, des mystères dans les premiers volumes trouvent des réponses dans le dernier, même si l’auteur s’applique à satisfaire notre curiosité tout au long des huit volumes. Ceci est vrai surtout dans la première partie (les quatre premiers volumes – les Cantos d’Hyperion), qui présente l’histoire de différents personnages qui vont partager une aventure extraordinaire. C’est le genre de structure que j’affectionne particulièrement: on découvre des personnages, leurs contradictions, leurs histoires personnelles qui leur confèrent une richesse et les rendent attachants. J’ai été tenue en haleine chapitre après chapitre consacrés à ces histoires entrecroisées, et je retrouvais avec plaisir chaque personnage. Lorsque cette partie s’est terminée, j’étais triste de les quitter.

La seconde partie est beaucoup plus classique dans sa narration: une poignée de personnages-héros que l’on suit, avec un point de vue limité à l’un d’entre eux, même si parfois, on passe à un point de vue plus large lorsque le récit présente les actions autour des antagonistes à la poignée de héros. Ce parti pris de raconter l’histoire par le prisme d’un seul personnage, en utilisant la première personne, permet à l’auteur de ménager ses effets et de semer de la confusion sur l’histoire pour perdre un peu le lecteur. J’ai également eu l’impression que le personnage était une caricature de crédulité, d’aveuglement, de non-estime de soi pour rendre des choses improbables possibles. Au-delà du déroulé de l’histoire, l’œuvre aborde des questions philosophiques et mystiques, propose une belle utopie sur la vie et l’évolution des différentes formes de vie à laquelle je peux adhérer. L’univers proposé par Dan Simmons est assez progressiste, notamment la place des femmes est omniprésente. On trouve des femmes à des postes clés, dans l’armée mais aussi dans des organisations religieuses, de manière naturelle, sans pointer le fait qu’il y a une femme à ce poste. J’espère qu’un jour on parviendra à relater un fait politico-économique mené par une femme sans souligner cet aspect comme il est parvenu à le faire tout le long des huit volumes.

Tous ces aspects optimistes, utopiques, progressistes ont été gâchés, à mon goût, dans l’histoire d’amour des deux protagonistes, pour arranger l’auteur dans sa volonté de malmener le lecteur dans le déroulé de l’histoire de manière à proposer une fin éblouissante. Cela a provoqué chez moi un agacement constant à la lecture de cette deuxième partie à l’encontre de ces deux personnages: Raul et Enée.

Raul. Ce prénom est pour beaucoup dans mon agacement: c’est quoi ce prénom? Un râle? Même en anglais c’est laid. C’est à lui que l’on est censé s’identifier, mais il est trop caricatural pour que ce soit possible. A défaut de m’identifier, j’ai éprouvé de l’empathie pour ce personnage au point d’avoir envie de le secouer pour qu’il réagisse, qu’il arrête de suivre aveuglément la direction des évènements qu’Enée lui indique, à l’autre bout de la laisse.

Enée est une personnage très fort, je salue une nouvelle fois l’auteur d’avoir choisi qu’une femme incarne ce genre de personnage. Elle a la capacité de connaître le passé et l’avenir, même de manière imprécise. Et tout le monde le sait. Donc elle se permet des réflexions de temps en temps qui laissent penser qu’elle connaît l’issue de certains évènements, sans vouloir les dévoiler. Mais pourquoi l’ouvrir, donc? Parce que ça ajoute du piment à l’histoire. Ok. Comme elle est une pré-ado au début de l’histoire, on accepte. Et après on sait que ça fait partie du truc. Même si je me m’y suis jamais faite.

Comme je l’ai abordé, peut-être timidement plus haut, j’aime les personnages peut-être plus que les histoires. Dans cette partie, les personnages et leurs relations sont sacrifiées. L’histoire d’amour entre Raul et Enée est un des personnages de cette histoire et elle est complètement en décalage avec le message progressiste de l’œuvre. C’est très décevant. Cela peut paraître contradictoire de ma part de considérer que l’histoire est non progressiste vu que dans cette relation, c’est la femme qui domine. Mais justement, ma vision progressiste abolit toute domination. J’ai été tellement en colère qu’Enée malmène autant l’homme qu’elle aime d’un amour soi-disant absolu. Elle le prive de toute cette période si délicieuse de la séduction, du flirt qui précède la relation amoureuse. Il n’a pas eu le temps de réaliser qu’il était attiré par elle, qu’il pouvait avoir des sentiments amoureux et non seulement amicaux, qu’il pouvait la désirer.

Comme à un petit chien, elle demande d’aller se rasseoir quand il exprime l’envie de participer à une cérémonie quasi religieuse dont elle est la maitresse, devant de très larges assemblées, sous prétexte qu’elle considère qu’il n’est pas prêt. Et avant qu’il n’ait la définition de ce qui correspond à être prêt, elle lui fait vivre cette cérémonie, sans préparation. A nouveau, elle le prive de toute explication, de toute excitation liée à l’imminence de ce moment si important pour lui. Pour éviter toute question et justification, elle s’en tire à chaque fois par le sexe. C’est un homme, donc il ne refuse jamais et avec le sexe, on fait tout passer. Là encore, je trouve cette vision tellement rétrograde. Je sais bien que les hommes ont une relation particulière avec le sexe, mais certaines femmes aussi, et je trouve cela trop réducteur, pour l’un ou pour l’autre, de se dire que ce plaisir charnel peut primer sur tout raisonnement ou toute émotion. Les trois sont liés, et lorsque c’st le cas, le plaisir n’en est que décuplé.

La fin est très belle, en ligne avec l’esprit utopique présent dans les huit volumes, même si j’estime que la toute toute fin est superflue, et qu’il y a un trop évident copier/coller d’une histoire universelle bien connue. De la part d’un homme à l’imagination si riche, on aurait pu s’attendre à quelque chose de plus original.

Je fais ma difficile, mais pour finir, je suis contente d’être allée jusqu’au bout de cette histoire (cela dit, je vais souvent jusqu’au bout je ne me voyais pas m’arrêter à mi-chemin), et quelque part soulagée d’en avoir fini. Alors oui, Hyperion est un tour de force en SF. Mais je suis chagrinée que l’on oublie les faiblesse que j’ai relevées et que je ne peux passer au second plan. Est-ce parce qu’il s’agit d’une œuvre de SF, alors on laisse passer? J’espère que ce n’est pas le cas. Peut-être suis-je la seule à avoir été dérangée par ces aspects? Pas sûre…

4 commentaires

  1. Mes lacunes (en tout) sont immenses et insondables : je ne suis pas sûr d’avoir entendu parler d’Hyperion auparavant ; j’ai jeté un coup d’œil rapide à l’article de Wikipédia, mais je suis content d’avoir lu d’abord ta critique. (Tu l’as lu en traduction française ?)

    Sans connaître le livre, j’affirme que ta critique est excellente (ce qui est peut-être un peu osé pour ma part) : ça donne une certaine idée de l’histoire et de sa structure, et tu exposes très bien ce que tu considères qui est bien et ce qui d’après toi ne l’est pas tant. Ça (me) donne envie de lire l’œuvre et à la fois pas (je trouve cela une qualité de ton exposition) : dans mon cas, ce qui me rebute surtout c’est le volume de l’ouvrage (un peu trop « bulky », pour reprendre un terme d’inktober).

    J’irai peut-être, pour commencer, jeter un coup d’œil à une bibliothèque publique.

    En tout cas, merci d’avoir écrit ce bilan ! (Ça dit des choses du livre mais ça exprime aussi, ou surtout, des choses de toi ; c’est plus intéressant comme ça — qu’une critique soi-disant objective).

    1. Merci Pablo, je n’attendais autant d’enthousiasme pour une critique de livre ! Hyperion est reconnu comme une œuvre majeure de la SF… par les amateurs et connaisseurs de SF. Il s’avère que je compte parmi mes amis un de ces connaisseurs.
      Je ne l’ai pas lu en VO et je crois que je n’aurais pas pu le lire car le début est très hermétique du fait des néologismes utilisés. En français, j’ai eu du mal à m’y faire.
      Ce serait drôle si tu te mettais à le lire à ton tour !

  2. OMG ! Mon petit coeur saigne en lisant ce bilan.
    J’entends les arguments qui font que tu n’aies pas apprécié les personnages de Raul et celui d’Enée. Et dans une certaine mesure, je suis d’accord avec toi.
    Mais pour moi ça n’enlève rien à la beauté de l’histoire. Et au contraire, je trouve que ça va très bien avec les autres éléments de l’histoire qui touchent à la notion de temps/espace et à la vision déterministe de l’univers.
    Ca ne serait pas très fair-play de développer plus au risque de spoiler, mais pour moi Enée est autant victime des évènements que Raul.

    En tous cas, c’est chouette un article de critique littéraire. J’espère qu’il y en aura d’autres

    PS : quelle bonne idée Pablo pour le flux RSS. Serait-il possible d’en avoir un ? Ou même un abonnement par email ?

    1. Salutations à Celui-qui-a-le-cœur-qui-saigne-et-qui-n-a-pas-de-pseudo-fixe.
      Je désolée de te faire de la peine, mais note qu’à part ces deux personnages et leur histoire à eux, je n’ai dit que du bien je crois 🙂 Je suis d’accord avec toi:Enée est aussi une victime, on entrevoit les difficultés qu’elle a dû traverser, y compris dans sa relation avec Raul. Mais elle a un comportement un peu pestouille qui agace. C’est bien aussi d’avoir une heroine pas toute lisse, cela aurait pu s’exprimer autrement !
      Pour ce qui est du flux RSS et autre questions techniques, je vais les adresser à mon webmaster de luxe 😉.

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