Communauté

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La lumière de soir tombant ne suffisait plus à éclairer les visages. Ils n’avaient pas besoin de se voir pour se vanner et alimenter la conversation. Un des derniers soir avant le retour à une vie de colle UHU, de double décimètre rigide mais pas métallique, d' »incident d’exploitation nous contraignant à supprimer tous les trains en direction de Juvisy », et de « qu’est-ce qu’on mange ce soir ? ». Quel est le con qui avait convoqué la rentrée dans les esprits ? Non, non, non, reprenons là où nous en étions: une belle journée à la mer, les peaux bronzées exhalant le sel de la mer et la vitamine D.

« Tiens, ça a une odeur la vitamine D ?

-Je ne sais pas, mais finalement pourquoi est-ce que ça n’aurait pas cette odeur là, la peau chauffée par le soleil ?

– Chez Greg ça sent plutôt le poulet rôti ! « 

Le silence suivit les rires sans énergie. Ces silences avaient trouvé leur place autant que les joutes verbales dans ces conversations du point du jour. Les têtes dodelinaient, les bras entouraient des épaules, les corps se pelotonnaient. Pourtant, personne ne voulait être le premier à se retirer dormir et rompre l’harmonie crépusculaire.

 » Et si on habitait tous ensemble toute l’année ? « 

Dans le noir, toutes les têtes se tournèrent vers Sam. Il était le seul dont on pouvait discerner certains traits du visage, même si la lumière dansante des flammèches du brasero les déformaient. Malgré la question provoquante et le silence soudainement total – même les grillons semblaient avoir stoppé leurs stridulations – une certaine sérénité se dégageait de lui. Il regagna sa place sur la banquette sans un regard pour l’assemblée et continua:

« Cette idée me trotte dans la tête depuis un moment et j’ai vécu nos vacances en y pensant en permanence. On n’a pas arrêté de se plaindre de nos vies de cons en région parisienne, on loue cette maison depuis des années, on connait tout par cœur dans le coin, les commerçants, les voisins nous connaissent. Et il y a ce château à vendre. Je ne me défais pas de l’idée qu’on pourrait tous investir et y vivre ensemble.

– Ah oui… tu es donc sérieux ! Tu as pensé à quoi d’autre? Tu as pensé que pendant les vacances on ne vivait pas comme dans la vraie vie ? Qu’on faisait des efforts chacun pour passer deux semaines sans se fâcher?

– Oui, on a établi des règles, tacites ou non, depuis ces années, pour préserver nos vacances et notre amitié. On pourrait en établir d’autres pour vivre ensemble en bonne entente. Je pense que cela ne poserait de problème à personne.

– On respecte ces règles parce que ce sont les vacances et qu’on sait que c’est temporaire.

– Que tu le veuilles ou non, tu respectes aussi des règles avec tes voisins, avec tes collègues, les parents des copains de tes enfants qui ne partagent pas les mêmes idées sur l’éducation que toi. Avec nous, tu partages plus de valeurs, les règles nous paraitront évidentes.

– Oui, c’est vrai il a raison !

– Ah ! Ah ! J’ai une alliée à ma gauche! Je suis sûr qu’il y en a d’autres que ça tente.

– Ben faut voir…

– Ah Ah ! encore un soutien à ma droite cette fois, qui dit mieux?

– Attendez les gars ! Non, mais c’est génial de passer nos vacances ensemble, mais redescendez ! Tous les jours, toute l’année? Des fichiers Excel à vie pour savoir qui achète le PQ ? Je vous adore, mais ça va tuer notre amitié !

– Non, l’idée n’est pas d’appliquer nos règles pour les vacances à la vie quotidienne. On n’arrête pas de se plaindre du rythme de nos vies trop rapides, des embouteillages, de tous ces trucs qui nous pourrissent l’existence. On s’est tous mis à rêver pendant ces vacances, plus ou moins longtemps, plus ou moins sérieusement, de venir s’installer dans la région, profiter du télétravail ou pour changer radicalement de vie. Je vous propose de vivre cette aventure ensemble. De créer une communauté qui nous permettrait de trouver l’entraide nécessaire à la naissance d’un tel projet.

– On pourrait cultiver un potager ?

– Oui, super bonne idée Marie ! On pourrait avoir des projets communs, en effet ! Le château et ses dépendance nous permettraient de nous loger séparément et d’avoir des locaux de travail dans les bâtiments communs. On pourrait y prendre aussi nos repas.

– On prendrait tous nos repas ensemble?

– Non, je ne pense pas que ce soit possible de faire coïncider nos contraintes horaires pour les déjeuners. Mais les dîners, sûrement !

– Mais sans prendre l’apéro alors !

– …

– Laissez tomber, si on ne peut pas prendre l’apéro … Je vais me coucher. Bonne nuit « 

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