Partie de campagne

Partie de campagne

Fraîchement installé, si on pouvait parler ainsi, il sentit le train partir. Le vélo était rangé en sécurité, de sa place il pouvait le surveiller. Il était donc serein et excité à la fois. Qu’est-ce qui lui avait pris de prendre un billet pour Le Mans ? Pour quoi maintenant, pourquoi Le Mans ? Et… pourquoi pas ?

Il avait tellement mal dans le dos, tellement de fatigue accumulée ces dernières semaines à parcourir les routes de France. Un soir à Sète, le lendemain à Boulogne sur mer avec une équipe toute différente. Toujours jongler entre les déplacements, s’adapter aux équipes, marcher, rester debout pendant des heures, transpirer, mal manger, piquer un somme pendant les trajets pendant que les autres rigolaient de son masque de sommeil. Son corps appelait au secours, sa tête aussi. Il avait besoin de se retrouver avec lui-même, et de se défouler.

Arrivé au Mans, il choisit le premier TER qui se présenterait quai B. Celui-ci l’emmenait à Ecommoy de manière directe. Il regarda sur Google Maps. La taille de cette ville lui semblait acceptable et surtout il pouvait facilement en sortir depuis la gare pour pédaler à travers la campagne.

Cela faisait trois heures qu’il avait quitté son domicile et la nationale 20 et voilà qu’il pédalait en direction de Moncé en Belin, en toute quiétude, les grillons lui souhaitaient la bienvenue.

Il défit son casque pour installer ses écouteurs, paramétra son téléphone pour lancer sa playlist principalement composée de morceaux de Charlie Parker, et démarra l’application qui allait suivre son parcours.

Par où allait-il aller ? Qu’est-ce qui dicterait ses choix de chemin ? Son instinct, comme depuis le début de cette escapade. Et pour l’instant il lui était plutôt reconnaissant. Autant continuer à lui faire confiance.

Il rencontra assez rapidement un petit village dont il aperçut le clocher depuis la grande route. Il fut curieux de le visiter. Ledit village se révéla microscopique et sans intérêt. Quelques inscriptions sur une façade signifièrent qu’un tabac-presse avait animé la placette devant l’église. Pas âme qui vive, aucun chien errant ou chat paressant à l’ombre des arbres rares et quelconques. Il passa son chemin. La sortie du village l’affligèrent davantage: quelques constructions récentes damaient les terrains de part et d’autre de la route qui bifurquait vers un passage boisé.

Ce passage l’accueillit par un souffle de fraîcheur et lui présenta sa plus belle bruyère au pied d’arbres aux branches étalées. Quelques virages pour se balancer et il se retrouva entouré de pins exhalant leur saveur de toute leur sève séchée et leur tapis d’épines.

Tout comme le saxophone de Charlie ne suivait aucune partition et sonnait à son propre rythme, il pédalait au gré de sa forme et de son envie de jouer avec son destrier. De grandes accélérations pleine balle avant de lâcher les jambes et se laisser entraîner. Comme quand il était gosse. Il sentait ses muscles lentement se chauffer après ces heures à rester assis ou à piétiner.

Et puis soudain il se sentit agressé par une odeur nauséabonde. Les traces sur la route le renseignèrent sur son origine: un tracteur était passé par là et avait parsemé tout le long des touffes de fumier. Et pas de chemin pour prendre la tangente en vue !

Enfin, arrivant sur un énorme rond-point il put fuir la puanteur et choisir un nouveau chemin qui traversait un nouveau bois de pins. Cela ferait l’effet du sempiternel désodorisant de chez sa mère.

De manière surprenante, la route montait légèrement, ne laissant pas entrevoir ce qu’il allait trouver à la sortie de chaque virage: ici, une petite maison aux volets ronds entourée de pins, là un champs de maïs, et là un dépôt de meuble caché par une haie vive.

À la sortie du virage suivant, sur la droite, il fut attiré par de grands arbres qui semblaient protéger l’accès à un petit chemin. Celui était barré par un portail branlant, un panneau sens interdit « propriété privée » complètement délavé pendouillait par un clou au sommet d’un poteau. Irrésistiblement, il fut tenté de s’arrêter et de regarder au-delà du portail. Il arrêta la musique pour s’imprégner du silence des lieux.

Le chemin se devinait sous un amas de mauvaises herbes, une voiture avait creusé des ornières que l’on pouvait encore apercevoir. Le portail n’offrît aucune résistance et ne grinça même pas. Il avança à travers les mauvaises herbes, brava les orties et s’avança alors qu’il découvrait des bâtiments de pierre blanche de part et d’autre du chemin. Passé les grands arbres silencieux, il découvrit un endroit clair et dégagé entre les bâtiments. La toiture de ceux-ci s’était écroulée par endroits, une grange faite de grandes planches noires menaçait de s’effondrer si l’on soufflait dessus.

Un bâtiment plus imposant et plus long leur faisait face depuis une petite esplanade. Le toit et les murs étaient en meilleur état. Il préféra se rapprocher des bâtiments partiellement démolis. Les trous de ce qui fut des fenêtres donnaient un air malheureux à ces géants défigurés qui le touchaient. Une petite entrée épargnée par les mauvaises herbes et les ronces se tenait timidement sur la gauche. Le bois de la porte était vermoulu, il était facile de pénétrer dans la petite pièce éclairée par le toit percé. Il fut frappé par une odeur étonnamment familière de la terre sableuse qui recouvrait le sol. Il s’accroupit pour en prélever une pincée et par réflexe enfantin, il écrivit son prénom. La douceur de cette terre l’incita à poursuivre et à dessiner des arabesques.

Sans prévenir, des larmes coulèrent. Qu’est-ce qui les avait provoquées? Il s’interrogerait plus tard. Pour l’instant il était seul, dans cet endroit énigmatique, le vent lui soufflant une légère musique à travers les feuilles des arbres de l’entrée, les gouttes de sueur se frayaient un chemin à travers sa tenue de cycliste. Ses écouteurs toujours en place lui renvoyaient le tempo de ses battements cardiaques.

Il se sentait enfin apaisé: il avait retrouvé la maison qu’il avait tant de fois revue en rêve où il avait passé ses dernières vacances enfant, avant la séparation de ses parents.

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