Devant le miroir

Devant le miroir

Devant le miroir, Diane se tapotait le visage, plus précisément le contour des yeux. Elle avait prélevé une petite quantité de crème anti-âge depuis l’échantillon que la jeune vendeuse de chez Sephora glissé avec le ticket de caisse. Elle avait détesté ce petit air entendu de la part de cette vendeuse qui, couche de maquillage incluse, paraissait avoir vingt-cinq ans. Elle se tapotait donc les cernes de ses auriculaires, pour « stimuler la circulation sanguine et raviver le teint ». Elle se demandait qui avait eu cette sublime idée. Un homme sûrement. Il n’y a qu’un homme pour imposer des gestes absurdes aux femme pour qu’elles restent toujours plus belles. Pour eux. C’était toujours pour eux que les femmes se démenaient.

Ou alors c’était une femme. Une de ces femmes qui donnent des conseils très avisés, ces femmes exemplaires qui réussissent tout ce qu’elles entreprennent, qui font du sport, mangent sainement, ont des enfants intelligents, sportifs et tellement créatifs ( ! ). Et évidemment que ces femmes se tapotent le contour des yeux tous les matins et tous les soirs, parce que c’est si bon ce moment pour soi, pour se recentrer sur son corps, sur ses sensations, ces gestes tellement féminins, et bla bla blaaaaah.

Diane bouillonnait tout en poursuivant ses soins par l’application de sa crème anti-rides – encore elles – de nuit. Et elle, pourquoi se soumettait-elle à ce rituel ? Pour Philipe ? Cela faisait un moment qu’il ne la regardait plus. Quoique, si elle se laissait aller, il savait lui faire remarquer.

Elle-même ne supportait pas l’idée de se laisser aller. Elle avait sa fierté tout de même. Et puis, quand Philippe était blasé des bombasses avec qui il la trompait lors de ses déplacements, elle savait le reconquérir avec les atouts qu’elle entretenait. C’est comme ça qu’elle le faisait revenir et qu’elle le gardait à la maison. Ses amies enviaient leur couple si soudé malgré les écarts de Philippe, Diane était si forte et exemplaire à leurs yeux. Entre elle et Diane du miroir, était-elle si forte ? Était-elle d’une si grandeur d’âme pour laisser faire Philippe ? N’avait-elle pas envie de l’encastrer dans le mur quand il revenait mielleux un bouquet de fleurs dans les bras à chaque retour de mission ? N’avait-elle pas envie de lui faire bouffer ses fleurs en lui faisant une scène laissant éclater sa jalousie, sa colère de se voir préférer des bombasses écervelées et refaites ? Ce serait tellement bon de se laisser aller à ces bassesses.

Sa personnalité dévouée refoulait ces tentations : à tout prix rester la petite femme adorable avec qui il sera bon de finir ses jours, cette mère aimante qui organise une belle vie de famille, sans heurt. Et puis, il fallait voir le bon côté des choses: finis les assauts en pleine nuit post-beuverie au whisky tourbé. Il ne reste ainsi que les moments de qualité, le dimanche matin avant le brunch, ça les mettait de bonne humeur et ravivait leur complicité. Et il fallait admettre qu’il ne disait jamais non quand elle le sollicitait pour ses envies à elle.

Un dernier regard au reflet: même démaquillée, elle avait encore un teint acceptable, ses cheveux retombaient en jolies boucles. Sa nuisette, en soie délicate, laissait envisager ses formes sans s’appesantir sur leurs défauts. Elle redressa la tête. Elle allait lui rappeler comme il était bon de revenir à la maison.

2 commentaires

  1. Je m’étais dit que je lirais d’abord les aventures de Diane à l’Auberge, mais finalement je n’ai pas eu le temps, ou j’ai eu la flemme, et j’ai commencé par là, par Diane devant le miroir (bon, j’avais lu le billet « les naissances de Diane », mais il s’agissait là plutôt de ton aventure littéraire que de Diane elle-même).

    Dans les années ’70 et au début des années ’80, en Espagne (ou à Madrid, du moins) il y avait des cinémas qui projetaient les films « en séance continue » (« sesión continua« ) : ça voulait dire que tu pouvais rentrer dans la salle à n’importe quel moment, avec le film bien entamé (mettons à la minute 35′), et qu’une fois le film terminé, et après éventuellement une petite pause, tu regardais le début du film dans la projection suivante ; et lorsque tu arrivais de nouveau à la minute 35′, tu regardais encore une ou deux minutes pour faire le raccord dans ta tête, après quoi tu t’en allais tranquillement. En réfléchissant cet été à cela, j’ai réalisé qu’en général on pourrait faire pareil avec les œuvres littéraires, que ce soit un livre, une série (comme par exemple une tétralogie — ou deux 😉 —), ou la production complète d’un auteur. Et qu’en fin de compte, on n’est pas obligés de tout lire, ni de remplir les trous qu’on a laissés derrière soi comme lecteur. Comme dans la vie, quand on rencontre quelqu’un : avec qui on peut bien se lier d’amitié ou d’amour sans connaître des parties (ou la totalité) de son passé.

    Bref. Maintenant j’attendrai impatiemment la suite des péripéties de Diane, sauf que j’ai l’avantage que, pour mitiger cette impatience, je peux (je vais) me délecter avec les textes que tu as écrits pendant que vous étiez dans l’Auberge, Diane et toi. (J’irai les lire dans le blog de l’Auberge puisqu’ils sont agrémentés de petits commentaires des autres participants…). Je sais qu’en me limitant à Diane, je vais sans doute limiter aussi ma compréhension de ce qu’elle raconte et de ses rapports avec les autres, mais tant pis : on lit (ou on regarde des films, ou on vit) comme on peut…

    1. Je suis d’accord que l’on peut prendre une histoire, une œuvre en cours de route. Pour ma part, c’est assez vrai pour des écrivains que je découvre après parfois plusieurs romans parus. Parfois je fais un retour en arrière, et il m’arrive d’être déçue parce que l’auteur a changé de style. C’est vrai aussi pour la musique.
      Ce ne doit pas être facile de plonger dans l’Auberge une fois ses portes refermées. Il est vrai que les commentaires peuvent agrémenter la lecture, mais cela peut aussi perturber (parfois, ce n’est pas forcément le cas des textes de Diane, il y avait des références à d’autres textes ou à d’autres personnages). L’avantage c’est que certains évènements narrés sont abordés différemment dans les autres textes. Et c’est le début de la fin car la pelote est faite d’un long fil de billets!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *