Diane à l’Auberge des blogueurs

Diane à l’Auberge des blogueurs

1) Larguez les amarres

Je ne réalise toujours pas ce que je viens d’accomplir. Et pourtant c’est bien moi que j’ai entendu dire « Oui, oui, pour une personne, 3 semaines ». L’aubergiste, qui en doit en voir passer des comme moi, n’a pas bronché. Mais j’ai bien vu à la furtive petite lueur dans ses yeux quelle avait compris. Je lui en suis reconnaissante d’avoir continué comme si de rien n’était.

Maintenant que j’ai refermé la porte de la chambre et que je pose ma valise, j’ai l’impression de m’évader pour de bon. A mesure que je range mes affaires dans l’armoire, je défais un à un les cordages qui retiennent mon navire à quai. Me voilà prête à voguer, à me laisser porter. Je ne veux plus avoir à planifier, organiser, anticiper !

Je me lance dans l’exercice périlleux de la traversée immobile du Jura. Mon navire est suffisamment spacieux pour m’accueillir moi et mes mini-Moi : l’Aventurière, la Peureuse, la Dévouée et la Spirituelle. Aujourd’hui c’est l’Aventurière aux commandes.

Enfin vient le moment tant convoité depuis mon départ. Je sors la pièce maîtresse de ma valise : une bouteille de Dom Pérignon et ses multiples couches d’emballage isotherme. Puis, le paquet de papier bulle qui renferme une belle coupe subtilisée dans le vaisselier de la maison. Aie ! Me voilà projetée en odorama dans mon salon. J’aurais dû acheter une coupe spéciale pour l’occasion.

Le champagne déborde un peu sur le sol malgré mes précautions.

« Tant pis, me dit l’Aventurière, il faut bien baptiser le navire avant d’affronter la pleine mer ! »

C’est parti pour la première étape de mon voyage : une bonne cuite pour me déboussoler ! Perdre le contrôle, lâcher prise… Je vais, par précaution, rapprocher le lit de la porte de la salle de bain pour éviter de vomir partout. « Il ne faudrait tout de même pas faire mauvaise impression dès le premier soir ! » Ah ça y est La Dévouée qui rapplique ! Mais l’Aventurière ne veut pas laisser les commandes pour ce soir. « Ah, toi, tais-toi ! Tu as le pouvoir pendant des années, alors maintenant, au placard ! »

Hop, une nouvelle coupette pour fêter la Dévouée réduite au silence.

Oh la la, dans quel état je vais être, moi, demain ?

« On s’en fiche de demain ! Profite de ta cuite ! Régale-toi de ce champagne, apprécie le calme ! Personne ne viendra te réveiller cette nuit pour un doudou qui s’est carapaté sous le lit. Fais-toi couler un bain, écoute de la musique, lis ton bouquin et ne pense à rien d’autre ! Attends que le jour se lève pour penser à demain ». Tiens, la Spirituelle est venue seconder l’Aventurière.

Quand même, j’aimerais bien que demain… Non, allez, je vais prendre un bain avec ma coupe et ma bouteille !


2) Grabuge sur le pont

Première tempête interne. Je ne pensais pas qu’elle serait arrivée si vite. C’est la foire d’empoigne entre l’Aventurière et la Dévouée. Elle n’est pas restée au placard longtemps celle-ci !

Evidemment, je culpabilise à mort de ma descente au champagne. Tout a commencé lorsque j’étais dans le sas de décompression avant la bascule dans les eaux profondes du sommeil, quand réalité et fantasmes se mêlent. Je luttais contre l’étourdissement, les palpitations, toutes les manifestations physiques qui, quand elles sont réunies, me réduisent inévitablement à une posture animale : à quatre pattes penchée au-dessus des toilettes.

Il y avait une bagarre sur le pont du navire. Il y avait des craquements, quelqu’un cassait une chaise sur le mat du bateau. Ce fracas me fit sursauter et me sortit totalement de ma torpeur. Je n’étais pas sur un bateau, d’où venait donc le bruit ? Les cris autour de moi m’indiquèrent que ça venait de la chambre d’à côté. Les palpitations reprirent à tout rompre. Malheureusement, toute mon énergie était sollicitée dans ces battements cardiaques, le reste de mes muscles étaient tétanisés. C’est ce moment précis que choisit la fourbe Mme Dévouée pour sortir de son placard. Altière, elle prit son temps pour venir jusqu’à moi et me susurrer : « Alors, c’était bien cette cuite ? Tu fais comment maintenant pour venir en aide à ta voisine ? Parce que c’est bien une femme qui crie et qui pleure de l’autre côté de la paroi de cette chambre, non ? »

Des voix d’homme, se firent entendre et coupèrent la litanie de Mme Dévouée. Le ton n’avait pas l’air de monter pas dans les tours. J’entendis un clac du côté du réveil qui se met à clignoter. Le courant était revenu. Il était parti ?

Mon cœur battait moins vite, mes muscles étaient-ils prêts pour autant ? Pouvais-je me lever sans m’écrouler ? Finalement dressée sur le plancher des vaches, je tanguai jusqu’à la porte de ma chambre. Je réalisai une marche arrière hasardeuse pour vérifier mon allure. La pénombre devrait jouer en ma faveur. J’entrouvris donc ma porte mais je fus stoppée dans mon élan par la vision d’un fantôme qui glissait vers la chambre voisine. J’entendis ensuite des voix féminines. Je me ravisai donc, refermai la porte et cheminai péniblement jusqu’à mon lit.

Je me réveillai en sursaut. Impossible de me souvenir d’une bribe de rêve et de ce qui avait provoqué ce sursaut. Mme Dévouée était déjà là à mon chevet pour me glisser des suggestions : « Peut-être la culpabilité d’être ici, dans cet état, de n’avoir pas été capable d’intervenir auprès de ta voisine ? Ou bien alors est-ce parce que tu te demandes ce que tu fais là au lieu d’être près de ta famille qui s’inquiète ? ». Les larmes me montèrent. Mais il était clair que l’Aventurière, qui avait goûté au commandement, ne se laisserait pas évincée facilement. « Oui, bon, pas de chance, c’est le jour où on se cuite qu’il se passe des trucs. Mais visiblement, tout est rentré dans l’ordre sans nous. On ira dire un petit mot gentil à la voisine à l’occasion et puis voilà ! ».

 – Ouais, tu ne t’en tires pas trop mal. »

Je laissai mes mini-Moi se chamailler et partis prendre une douche.

Pendant mes ablutions, mes mini-Moi s’étaient mises d’accord sur l’objectif de la journée : dire un petit mot gentil à la voisine. Et bizarrement la Peureuse ne l’a pas trop ramené. Elle m’incite quand même à préparer un petit texte.

Ben oui, c’est bien tout ça, mais c’est qui ma voisine ?

Il a donc fallu la jouer fine pour guetter les mouvements de la chambre d’à côté et parvenir un jeter un œil sur qui traversait le couloir. J’entrevis une femme aux vêtements bariolés et des chaussures haut perchées. Ça me suffisait pour pouvoir la reconnaître. J’ai pu voir qu’elle était au bras d’un homme. Je ne m’attendais pas à ça de mon interprétation du vacarme nocturne. De ce que peuvent valoir mes analyses à ce moment-là !

Je suis parvenue à la croiser seule dans la journée! Je me suis donc présentée en précisant d’un air gêné que je logeais dans la chambre n°2. La voilà qui se confond en essecuses pour le bruit ! Parce qu’elle a l’accent chantant la voisine ! Je me suis empressée de la rassurer et de lui adresser à mon tour mes plus plates excuses pour ne pas être intervenue, mais que j’avais cru comprendre que d’autres personnes s’en étaient chargées. La voilà qui part dans des explications de son Toni, d’un voyant (mais je croyais que le courant avait été coupé ?), de caleçons, de la grande dame qui, elle aussi, avait dû souffrir ( ?). L’important, avait-elle continué, c’est que son Toni était revenu. Je ne savais pas quoi répondre à ce flot d’informations. Je ne voyais pas le retour dudit Toni comme une bonne nouvelle, mais je ne pouvais pas le lui dire. Et puis qui j’étais, moi pour lui donner des conseils ! Je lui ai juste pris les mains et l’ai bien regardée, pour lui transmettre plus que par des mots, ma disponibilité en cas de besoin, même si elle ne me connaissait pas. Ah, elle était fière de moi la Dévouée ! L’Aventurière s’y retrouvait aussi. Elles ont laissé la place à la Spirituelle qui a proposé d’aller méditer dans le hamac près du lac. Aie ! la place était prise, je me suis rabattue sur la petite plage. Heureusement j’avais glissé un fouta dans mon sac. J’y aurais bien glissé mon téléphone, des fois qu’il… Non, non, non


3) Rythme de croisière – calme plat

Hier, je crois que j’ai atteint la plénitude absolue. Depuis quelques jours, j’ai observé une sorte de routine. Moi qui me faisais un monde de prendre un repas seule au restaurant, je me suis surprise à adorer la quiétude de prendre le petit-déjeuner sur la terrasse. J’apprécie d’autant mieux la fraîcheur des produits proposés et les talents de la cuisinière. Il faudra que je lui demande sa recette de brioche.

Ensuite, je vais explorer les environs. Je me suis même remise à faire du vélo ! J’avais oublié combien c’était délicieux de sentir le vent, entendre ces petits bruits de rouage, sentir le corps lutter dans les côtes, et les douleurs au niveau des fesses ! Le vélo, c’est le matin. L’après-midi, je vais tremper les pieds au bord du lac, j’y fais une sieste, je lis, je regarde les papillons et les oiseaux venir se désaltérer. J’adore leurs mille précautions pour s’avancer avant d’oser plonger leur bec dans l’eau. Tous ces petits mouvements de tête, sautillements, tressaillements, ils sont sans cesse sur le qui-vive.

Mais hier, il faisait chaud, j’ai préféré rester dans ma chambre l’après-midi. Pour casser la lumière blanche et brutale du soleil au zénith, j’ai rabattu les volets en bois pour ne les laisser qu’entrouverts tout en laissant la fenêtre ouverte. J’avais oublié à quel point j’aimais ce moment si particulier de l’après-midi d’été. Le bois, chargé de chaleur exhale ses odeurs. La pénombre de la pièce invite à la tranquillité, aux déplacements lents et feutrés. Dehors, pas un bruit. Les oiseaux se sont tus, les grillons n’ont pas encore entamé leur sérénade, par définition. Le temps semble suspendu. Pour être absolument parfait, il manque une légère brise faisant danser un voilage qui relaierait ainsi un souffle chaud sur mon corps moite. Je suis sur mon lit, je pense lire quelques pages avant de sombrer pour une petite sieste. Je chasse l’envie d’une sieste crapuleuse qui couronnerait cette invitation à la sensualité, pour me concentrer sur mon livre. Deux heures plus tard, je relève le nez après la dernière page. Je n’ai pas dormi, je suis laissée portée par l’histoire et j’ai laissé filer le temps. Cela ne m’étais pas arrivée depuis…, depuis, … Ben, non, rien à faire, je ne sais pas dater depuis quand je n’ai pas eu ce luxe de me laisser distraire sans culpabiliser, sans surveiller les minuter défiler jusqu’à la fin de la sieste de la petite dernière.

Malgré la pénombre, j’ai senti que la lumière avait changé, il était temps d’aller se dégourdir les jambes en allant faire un tour près du lac.

Au retour, je me suis installée avec un magazine de décoration dans le salon. Je prétexte la fraîcheur de la pièce pour rester là un moment, mais en réalité, je guette le ballet des résidents. Depuis mon arrivée, j’assiste à des connivences qui se créent. Je découvre de nouvelles interactions d’un jour sur l’autre, j’essaie de m’imaginer comment c’est arrivé, ce qu’il adviendra. Aujourd’hui, j’ai cru déceler chez plusieurs personnes ce même sourire figé, les yeux dans le vague. Certains auraient-ils bénéficié d’une sieste crapuleuse ? J’ai même surpris ce petit demi-sourire chez Jeanne l’aubergiste. C’est vrai qu’elle a une fille, Adèle (j’aime ce prénom, j’aurais voulu appeler la seconde ainsi), mais je n’ai pas vu de figure masculine en dehors du gardien de nuit et un homme qui débrouille les ennuis techniques.

En parlant d’ennuis, je ne sais pas comment il va pouvoir trouver une solution pour cet énergumène un peu trop bruyant pour la quiétude de cette auberge. Son attitude avec la serveuse l’autre soir était totalement déplacée. Et son pauvre secrétaire ! S’il avait pu appuyer sur la touche disparaître, il ne s’en serait pas privé ! Qu’a-t-il fait dans sa vie antérieure pour être puni à ce point ? Heureusement, cela se passe plutôt bien, chacun attend que la représentation du braillard se termine, sans intervenir ni envenimer la situation. C’est peut-être une chance pour le secrétaire, il se trouvera peut-être des alliés. Avec tout ça, mes mini-Moi sont restées silencieuses toute la journée. La plénitude quoi !!


4) Le chant cacophonique des sirènes

Evidemment, cela ne pouvait pas durer. Malgré la discipline de fer que je me suis imposée pour ne penser qu’à l’instant présent, qu’à ce m’entoure, les petits oiseaux, le bleu du ciel, le jaune des tournesols, le vert des arbres, j’en passe et des meilleures platitudes, la réalité est revenue se rappeler à son bon souvenir. Elle n’est pas venue franche et directe en sortant du petit bois derrière l’Auberge, non ! Elle est revenue par petites touches imprimée dans mon cerveau sans que m’en rende compte. Par le petit rire d’Adèle qui rigolait avec sa maman, par ma petite voisine que j’ai vu l’autre jour chahuter avec son homme, par la mine paniquée du type qui accompagne le vieux monsieur qui joue la diva… (je n’en reviens pas de la scène du malaise qu’il nous a jouée pendant le dîner d’hier. J’ai admiré l’insolence et le panache du monsieur au T-shirt rouge. C’est vrai qu’il fallait lui montrer qu’il n’était pas en pays conquis !). Tous ces petits événements anodins me sont revenus par le même boomerang, en pleine nuit. J’ai rêvé que je retrouvais mes filles alors qu’elles étaient adultes, qu’elles avaient appris à vivre sans moi et comptaient bien continuer comme ça, merci.

« Et oui, après tout, cela fait quatre jours que tu te conduis comme si elles n’existaient pas, comme si tu étais seule, pourquoi ne feraient-elle pas pareil ? »  La Dévouée s’était précipitée dans la faille. « Ca y est, tu te rappelles que tu as plaqué tout le monde pour venir t’isoler ici ? Toi aussi tu as fait ta diva !

– Ouais, bon ça va ! D’abord on n’a pas tout plaqué. Tout est sous contrôle : les filles ne sont pas laissées à leur sort, mes parents gèrent et m’ont laissée partir. En plus on a la bénédiction du médecin qui a prescrit la convalescence. Alors on se calme madame Dévouée ! » L’Aventurière était venue à la rescousse. « Et puis d’abord, rétablissons les faits : ce n’est pas moi qui ai tout plaqué !

– Alors là, madame l’Aventurière, je ne vous comprends plus. On a l’opportunité unique de suivre Monsieur dans un pays merveilleux, et on rechigne ?

– Non mais au secours, elle confond tout. Ce n’est pas de l’aventure, ça ! C’est rester accrochée à une laisse qui se raccourcit de plus en plus ! L’Aventure, c’est de couper la laisse et se mettre à explorer toute seule ! C’est de saisir l’opportunité de s’affirmer, de (re)devenir indépendante, de …

– Indépendante ?! Ah laisse-moi rire ! Il faut travailler pour être indépendante ! Il faut être capable de s’occuper de tout toute seule : le bricolage, la paperasserie, … tiens, tu sais où est branchée la box internet à la maison ? Et si elle tombe en panne, tu sais ce qu’il faut faire ?

– Bah, je trouverai bien. Et puis, il y a toujours quelqu’un pour te dépanner au début. On va apprendre !

– Super programme ! Alors que si on part en exil, on aura plein de temps pour explorer un nouveau pays, lire faire la sieste, comme ici, en plus grandiose quand même ! Hein madame je m’éclate à faire du vélo et s’extasier des merveilles de la Nature ! Tu serais servie là-bas. Et puis, on resterait tous ensemble. On aurait du temps pour être avec les filles. Comme l’aubergiste avec Adèle. Les amis et la famille viendraient pour les vacances, …

– Tu pourras dire ce que tu voudras, c’est une cage dorée qui nous attend là-bas ! Je n’irai pas et les filles non plus !

Je mis fin à ce dialogue intérieur en allant prendre l’air sur le balcon de ma chambre. La fraîcheur me saisit sur le moment, mais éteignit les émotions qui me submergeaient. Le rose et le violet de l’aurore coloraient le ciel au-dessus du lac. Lorsque mon souffle et mon palpitant retrouvèrent un rythme plus lent, je perçus des petits bruits provenant de l’autre extrémité du balcon, devant une autre chambre. Je crois qu’il y en a qui fêtent la naissance d’un jour nouveau de manière sympathique ! Hé hé, il faudra que j’identifie qui est logé dans cette chambre… Parfait, ça va m’occuper l’esprit pour ces prochains jours.


5) Des nouvelles du large

C’est le moment de sortir mon beau nécessaire de correspondance indigo acheté avant de partir dans la papeterie de mon quartier. Je tiens bon avec le téléphone, il reste dans sa prison dans l’armoire de la chambre. Il faudra que je me renseigne si je ne peux pas le faire garder à l’accueil de l’Auberge, je sens que je deviens fragile. Il ne faut pas que je consulte mes messages d’ici la fin du séjour. Cela pourrait mettre en péril ma démarche, et Pierre aurait gagné. Donc j’écris:

Mes bichettes,

Vous me manquez énormément et je pense fort à vous. Vous devez vous dire « alors pourquoi t’es partie? »

Je vais bientôt revenir. J’espère que vous me comprendrez – peut-être pas aujourd’hui – et que vous ne m’en voudrez pas de ne pas donner de nouvelles, de ne pas vous parler au téléphone. J’ai besoin de réfléchir pour prendre une décision qui vous concerne aussi. Pour cela, je dois m’isoler dans un lieu différent de celui de la maison, sans vous autour. Vos rires, vos larmes et vos câlins pourraient perturber le sens de mes réflexions. Et ce n’est pas facile de les mener ces réflexions 

Heureusement, l’endroit où je séjourne est magnifique. J’aimerais tellement que vous soyez à mes côtés lors de mes balades. Peut-être aurai-je l’occasion de revenir avec vous. 

Ma chambre donne sur un lac qui est pourvu d’une petite plage. Tous les jours je fais une courte balade en vélo. Je ne me suis pas encore aventurée jusqu’au village car j’ai un peu peur de me perdre, et je n’ai pas mon téléphone pour faire m’indiquer le chemin à suivre. Tous les jours je vais un peu plus loin, j’élabore mon propre plan des environs.

L’auberge est quasi pleine, je ne pensais pas trouver autant de monde en venant ici. Je croise tous les jours des visages qui deviennent familiers, mais je n’ai encore parlé à personne. Je suis trop occupée à réfléchir à ce que je vais faire quand je vous retrouverai. Je dis pas encore, car vous me connaissez, je ne pourrai pas continuer à rester silencieuse pendant encore deux semaines! Déjà, en vous écrivant cette lettre, j’ai l’impression de discuter avec quelqu’un!

J’espère que vous vous amusez bien et que vous ne fatiguez pas trop vos grands-parents. Les deux prochaines vont vite passer, on va se retrouver très bientôt et nous ferons plein de choses ensemble.

Je vous embrasse comme je vous aime.

Maman

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Cher Pierre,

D’après mes calculs, tu dois être fraîchement arrivé d’un de tes nombreux allers-retour entre chez nous et ce que tu penses être notre futur chez-nous. Tu peux donc constater que je me suis tenue à ce que je t’avais dit: je ne suis pas à la maison et les filles sont chez mes parents. Je ne consulte toujours pas mon portable. J’ai communiqué les coordonnées de l’endroit où je séjourne à mes parents, en cas d’urgence. Je leur ai indiqué que tu ne constituais pas une urgence, à moins qu’il ne t’arrive quelque chose et que ton pronostic vital soit engagé.  

Je ne digère toujours pas ta décision de nous expatrier sans m’avoir consultée au préalable. Cependant, passé le temps de la colère et de l’incompréhension, je dois avancer et envisager la suite. Contrairement à toi, je souhaiterais en discuter ensemble. Non pas pour te demander ton avis, mais pour partager avec toi mes réflexions et mes hypothèses, de façon à ce que toi, tu aies le temps de les intégrer. Je te demande de me rejoindre lundi prochain à Lyon Perrache, au café au bout de la place Carnot, à 16h.

Si tu viens, ne cherche pas à de me convaincre et de me faire culpabiliser, mais juste pour écouter ce que j’ai à te dire. Tu pourras bien sûr en faire autant, tant que c’est en respectant la règle inscrite plus haut. 

Je vais bien. L’endroit où je séjourne est charmant, sur plusieurs aspects. Je ne sais pas s’il te plairait. 

A lundi, 

Je t’embrasse 

Diane

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J’aurais dû inverser l’ordre de rédaction de ces lettres. J’ai envie de pleurer. Je me sens vidée de toute l’énergie que j’ai dédiée à cette lettre à Pierre. Faire attention à chaque mot employé, à la tournure, à l’interprétation qui pourrait en être faite, connaissant le destinataire. Ou croyant le connaître. Je ne sais plus où j’en suis. Je pleure vraiment maintenant. Depuis que je suis partie, je n’avais pas laisser les larmes se déverser. J’accueille ces pleurs avec soulagement: je trouvais anormal qu’il en soit autrement. Heureusement, aucune mini-Moi ne vient perturber ce moment de laisser-aller. Aucun autre bruit que mes sanglots, ma respiration chaotique, mes reniflements, les gouttes d’eau salée qui viennent s’écraser sur mon cahier et diluer le bleu de l’encre.

La source s’est tarie. Je me lève et vais vérifier dans la salle de bain la nuance de rouge dans mes yeux gonflés. Je me passe un peu d’eau sur le visage. Allez, maintenant, on passe à la suite. Il faut aller déposer ces lettres dans une boîte jaune du village, sans réfléchir, avant la levée du courrier de demain.

Après, je m’offrirai le petit luxe d’une menthe à l’eau en terrasse avant de retrouver l’Auberge et ses occupants que je vais tenter de mieux connaître. Je sens la brise marine se lever, hissez haut les voiles !


6) Passagers à bord

J’ai cassé ma retraite silencieuse hier soir, et j’ai dû saoulé Antoinette ! Comme ça m’a fait du bien ! Je n’en suis pas revenue quand elle m’a proposé de dîner avec elle. C’était quand je l’ai croisée alors que j’allais poster mes lettres le cœur lourd. Elle a peut-être eu pitié de moi. Tant pis et tant mieux, ça m’a valu une bonne soirée.

Elle est incroyable cette Antoinette ! Elle a un regard vif, amusé. Je lui ai raconté ma vie, les filles, moi maintenant, si loin de l’image que je me faisais de ma projection de vie à 40 ans quand j’étais étudiante. Elle s’est montrée très attentive et à l’écoute, mais j’ai perçu qu’elle n’en pensait pas moins. Mme la Dévouée se méfie d’Antoinette, mais l’Aventurière l’adore déjà !

Elle a perdu son mari récemment, mais n’a rien de la veuve éplorée, j’admire son allure. Sa chevelure toute blanche fait ressortir son regard pétillant, elle a l’air de ne pas tenir en place. Je me demandais ce qui l’avait amenée à séjourner ici, elle m’a révélé que ce n’était pas son choix, mais ses enfants qui lui avaient fait la surprise de lui offrir ce séjour. Et son cœur de citadine a peur de battre au ralenti ici. J’espère lui apporter un peu de distraction, et je lui ai dit qu’elle en trouverait sûrement d’autres.

A commencer par les deux nouvelles recrues au service depuis deux soir. On sent qu’elles ne sont pas du métier. Elles ne prétendent pas l’être, donc on accepte volontiers les erreurs d’adressage des commandes et les plateaux bringuebalants ! L’Aubergiste n’a pas l’air en forme ces derniers jours, je crois comprendre que ces deux demoiselles sont venues en renfort. On ne peut que les saluer pour leur solidarité.

Cela vient renforcer ce sentiment étrange que je ressens ici : je m’y sens particulièrement bien, alors que jusqu’à hier soir, je n’ai parlé à personne. Mais au cours des différentes représentations du ballet des pensionnaires que j’aime à regarder, je perçois de la connivence, des regards complices. J’ai même vu ma petite voisine marseillaise rentrer d’une balade à vélo avec un autre résident qui la regardait comme un père. C’est la proximité de la montagne qui fait ça ? Ou bien c’est la cuisinière qui est douée pour transmettre ses émotions dans ses plats, comme la fille de  »Agua para chocolate » d’Isabel Allende ? Il y en a deux qui sont particulièrement réceptifs à cette cuisine, c’est ma voisine de balcon et mon voisin de palier. On ne les voit pas souvent ensemble, mais leurs regards en disent long ! Je les envie un peu, je crois, de pouvoir vivre de nouveau les frissons des débuts d’une relation.

Maintenant que j’ai retrouvé la parole, je ne compte plus la perdre. Ce matin, je suis allée saluer la petite mamie que j’avais surprise à me regarder l’autre jour au petit déjeuner. Elle n’a pas ses yeux dans sa poche, et je suis sûre qu’elle s’adonne au même jeu que moi d’observation des pensionnaires. Ce serait drôle de partager ce moment de fin de journée avec elle et voir si on a les mêmes impressions.

Bon arrêtons de tourner autour du pot, on a un petit problème à régler ici : on va dire quoi à Pierre lundi ? Ah, tiens, Mme Pragmatique ! Je l’avais oubliée celle-ci ! Bienvenue à bord.

« Attends, je vais t’aider, se propose l’Aventurière. On ne va pas laisser la Dévouée prendre le pas cette fois, sinon, on risque de repartir en train avec lui ! Alors, qu’est-ce qu’on lui dit?

1)         Je n’ai pas aimé que tu ne me consultes pas. Pourquoi ?  »Aventurière : on se pose vraiment la question ? » Parce que je suis réduite au même statut que les meubles. C’est très révélateur de la façon dont tu me considères.  »Ok, bon début, voyons la suite »

 2)         Je n’ai pas envie de te suivre. Ma vie de femme au foyer ici est déjà assez limitée par rapport à la vie que je m’étais promise lorsque j’étais étudiante. Alors expatriée, ce sera pour moi insupportable.  »oui, bien »

3)         Je n’ai pas envie de te suivre, et ça ne me provoque aucun chagrin.  »Carrément ! Tu vas jusque-là ! Je te suis, ok.  » Là, la Dévouée s’en mêle :

 »Je me permets d’intervenir : tu y vas un peu fort sur ce coup-là! Tu vas le blesser.  » L’Aventurière la coupe:

 » On est vraiment sûres de ça ? Que son ego en prenne un coup, oui, mais il ne devrait pas tomber de sa chaise non plus. Ça va peut-être l’arranger, même ! Maintenant, il faut qu’on se prépare à l’attaque sur la garde des filles. Il serait capable de la réclamer. »

 »Ah non ! » panique à bord chez la Dévouée.  »Pas les filles ! »

 » Evidemment pas les filles ! Mais il faut anticiper le pire. Soyons sûres de nous. Genre : « Non, mais tu es incapable de t’en occuper tout seul ! Si c’est pour les faire garder par une bonne locale, aucun juge ne t’accordera la garde.» »

Mais en fait, je n’en sais rien du tout ! Il risque de s’en servir comme argument pour m’obliger à le suivre ! Ça lui éviterait de payer une bonniche sur place. La panique monte, les larmes avec. Je me sens tellement démunie.

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Il faut que je me vide la tête, je vais faire mon tour en vélo. Maintenant que j’ai repéré la route jusqu’au village je n’ai plus d’excuse pour ne pas le tenter en vélo. Ça va grimper au retour, mais il faut que j’élimine le fondant au chocolat d’hier soir…


7) Changement de cap

J’ai des nouveaux amis! J’ai d’abord recroisé Jeanne après le petit déjeuner d’hier. Je revenais d’une balade autour du lac et je l’ai vue dans le patio, une tasse de thé devant elle. Elle m’a fait signe et m’a invitée à la rejoindre.

Elle est douce cette Jeanne, c’est vraiment l’image que j’ai de la grand-mère. Pas très grande, un peu ronde, on imagine qu’elle a dû en dorloter des enfants dans son giron. Quand je lui ai parlé de mes filles, elle a eu l’air intéressée et attendrie. Je brûlais d’envie de remonter chercher mon téléphone pour lui montrer des photos, et je me suis souvenue que j’en avais imprimé en petit format pour les insérer dans mon portefeuille. Elle m’a raconté sa relation très forte avec sa petite fille Emilie et son arrière petite fille Inès. « Si vous étiez venue avec vos filles, elles auraient pu jouer ensemble! » Je lui souris et lui explique mes raisons de mon séjour ici:

– J’aimerais bien, moi aussi, qu’elles soient là avec moi. Mais j’ai besoin de me retrouver seule, et de réfléchir. Leur père m’a fait un coup pendable. J’ai beaucoup sacrifié pour lui: ma carrière qui n’a jamais commencé, ma conception de la vie de famille. Bref, j’ai une petite voix intérieure (en fait j’en ai même plusieurs, c’est une vraie cacophonie dans ma tête!) qui me dit qu’il est temps d’exister pour moi.

– Je vais prier pour vous.

Mon premier réflexe était de rire, mais elle affichait un air très sérieux.

– Merci, Jeanne. Au point où j’en suis, un peu d’aide divine ne serait pas de trop! Juste pour avoir un peu de courage…

– Si j’arrive à trouver le moyen d’aller à la messe dimanche, je brûlerai même un cierge pour vous.

– Ah, ah! une prière suffira! Mais pourquoi vous ne pourriez pas aller à la messe dimanche?

– Il faut que je trouve un moyen de m’y rendre. Quand j’étais jeune, j’avalais des dizaines de kilomètres en vélo, j’allais où je voulais, j’étais libre. Mais aujourd’hui mes jambes ne sont plus assez fortes. J’ai besoin qu’on m’y emmène en voiture.

– Pour être allée en vélo au village ce matin, je peux vous dire que ça tire dans les mollets! Et quand les mollets saturent, il faut solliciter tout le reste! Mais c’est ma grande fierté du jour, je suis contente de pouvoir la partager avec vous: je n’ai pas fini à pied! J’ai tenu bon!

– Alors là, bravo, je vous félicite!

Et on s’est mises à rire.

– Mais je reviens sur cette histoire de messe. J’ai une voiture, je peux vous emmener, si vous voulez!

– C’est gentil. Vous y allez aussi?

– Euh, non, je n’avais pas prévu d’y aller. Mis ce n’est pas grave, je peux vous emmener, rester à lire en terrasse le temps de la messe et vous ramener.

– Non, c’est gentil, mais ça m’embête que vous vous déplaciez exprès. Je pensais demander à la dame qui porte un foulard noué sur sa tête, je ne sais pas si vous voyez de qui je parle.

– Oui, je crois voir. Une dame très frêle, qui n’a pas l’air en très bonne santé, je l’ai déjà aperçue, mais sans lui parler.

– Moi non plus, je ne lui ai jamais parlé. L’autre jour, elle n’était pas très loin de moi au restaurant, j’ai vu qu’elle portait un médaillon de la Vierge à l’Enfant, je pensais lui demander. Et sinon, je pensais m’adresser à l’accueil.

– Oubliez l’accueil, je vous dis que je vous emmène. Proposons à la dame au turban. Si elle peut vous emmener, vous y allez toutes les deux, et sinon, je vous emmène!

– Bonne idée. Ah, bah me voilà bien soulagée.

– Tant mieux, si je peux vous aider. Ça me fait plaisir. Sincèrement.

Vous savez où aller et à quelle heure? Je ne peux pas vous aider cette fois, j’ai fait vœu d’abstinence au niveau du portable!

– Non, pour ça aussi, je comptais demander à l’accueil.

– Ils devraient avoir les infos. je vous laisse vous renseigner et vous me dites? Il nous faut aussi trouver la dame au turban et lui demander si elle veut aller à la messe. 

Et pile à ce moment-là, on la voit revenir avec son mari, incroyable! Je pense même « miracle », puisqu’on en est à parler messe et bon Dieu.

Jeanne toute ragaillardie par ces bonnes nouvelles se lève, lui fait de grands signes et l’invite à nous rejoindre. Le couple reste assez incrédule un instant et nous sourit. Ils nous rejoignent peu de temps après. On se présente et on discute facilement, comme si c’était évident.

Jeanne est ravie, Brigitte a effectivement prévu d’aller à la messe du village à 9h dimanche. Décidément, les planètes s’alignent bien! Mais elle préfère y aller à pied. Je garde donc mon rôle de chauffeur. Brigitte nous a indiqué qu’une autre résidente se rend également à la messe. Jeanne n’en peut plus de joie! Je me dis qu’elle aussi va débarquer sous nos yeux, vu comme c’est parti, mais non.

Après avoir discuté des environs, du temps incroyable dont nous bénéficions, de nos expériences de randonnées, balades à vélo et flâneries autour du lac, nous regagnons nos chambres. Nous avons convenu que je laisse un mot sous la porte d’Irène-Aimée. C’est moi qui ai le nécessaire à correspondance indigo, il faut bien qu’il serve.

Irène-Aimée, Irène-Aimée, Irène-Aimée… Pourvu que je ne me trompe pas dans les prénoms au moment de déposer le mot! Programme du jour: réitérer mes exploits à vélo, déposer le petit mot pour Irène-Andrée, et décider si j’accompagne mes nouvelles copines à la messe. J’ai l’impression que le bon Dieu me fait des signes. Et j’aurais bien besoin d’un peu de soutien pour lundi.


8) Messe, Escale et Karaoké

Sérendipité. Aide-toi et le Ciel t’aidera.

Pendant le sermon de la messe, le prêtre a eu une phrase de ce genre. Je ne sais pas si c’est la lumière chaleureuse qui passait à travers les vitraux, la jolie voix de Brigitte pendant les chants, le recueillement des 17 ouailles (je les ai comptées plusieurs fois!) ou mes chakras qui se sont particulièrement ouverts, mais je n’ai jamais autant apprécié une messe. Pourtant, je n’étais pas partie pour y assister. Pendant le trajet, la discussion avec Jeanne m’avait un peu déprimée: je lui avais confiée que je pensais au divorce et j’ai bien vu la désapprobation dans son regard. Désapprobation que je retrouverai dans nombre de regards, y compris celui de ma mère. Je la vois me fustiger, sa pelle à tarte suspendue au-dessus du dessert dominical quand je lui annoncerai, à mon retour. Mais c’est quand Jeanne m’a racontée la maladie de son mari, de la façon dont elle avait été présente, leur couple si soudé, que la tristesse m’a gagnée. Je suis certaine aujourd’hui que si j’avais à traverser un tel épisode ce serait seule. Ou pas complètement, j’aurais sans doute droit à des remarques du style « Mais arrête de te plaindre, arrête d’y penser et de ressasser, tu ne vas jamais guérir sinon! »

A la sortie de l’église, nous avons un peu attendu Jeanne qui tenait absolument à brûler un cierge pour moi, avant de rejoindre la voiture garée à l’ombre en face du Café des Sapins. Puis nous avons quitté la quiétude de Pollox pour rejoindre l’auberge. J’étais d’humeur triste mais décidée. En plus je bénéficiais du soutien du bon Dieu, grâce à Jeanne.

J’ai testé ce soutien lors de l’épreuve du portable. Il fallait que je renoue avec la technologie pour le trajet à Lyon. Et je voulais connaître la teneur des messages reçus avant mon entretien avec Pierre. J’avais quelques messages de mes voisines-copines: Corinne m’informe qu’elle s’est arrangée avec la postière pour récupérer le courrier. Toutes me proposaient leur service d’écoute et me témoignaient leur loyauté. Encore un peu plus de baume au cœur à glisser dans mon bagage pour lundi. 

La plupart des messages vocaux émanaient de Pierre. Les premiers étaient agacés:

 » Je ne comprends pas, tu me dis que tu pars, que tu laisses les enfants à tes parents? Mais tu vas où, pourquoi? Tu vas au chevet de quelqu’un de malade? Je ne comprends rien, rappelle-moi. »

Dans les suivants, le ton monte, il devient furieux, menaçant, puis il tente le ton badin, « Allez, j’ai compris, arrête la blague maintenant », voyant que je tenais bon dans le silence. Puis plus rien à partir du 3ème jour. Il n’aura pas beaucoup insisté.

Pierre était déjà là quand je suis arrivée. Malgré le beau temps, il avait préféré s’installer dans la salle, dans un recoin aux banquettes pourpres.

Il se lève à mon arrivée et me serre dans ses bras. Je réponds mollement à son étreinte et me dégage rapidement pour prendre place en face de lui.

« Tu as bonne mine, tu es bronzée. Tu as maigri on dirait.  »Ok, on on commence par une phase de compliments »

– Merci, c’est gentil. Toi tu n’es pas beaucoup bronzé en revanche. Pourtant tu étais là-bas?

– Oui, mais tu sais je n’ai pas vraiment le temps de sortir. Les journées de boulot sont très longues. Mais j’ai quand même trouvé la maison! Dans un super quartier, on sera avec les politiques et les stars locales, genre Berverly Hills!

– Ou Wisteria Lane… Mais tu vois, je n’ai pas envie, enfin plus envie, de jouer les Desperate housewives.

– Qu’est-ce que ça veut dire exactement  »La phase compliment n’aura pas duré. Nous voici dans une phase plus offensive »

– Et bien que je ne veux pas te suivre. Je sais que ça te paraît impensable, vu que tu ne m’avais même pas demandé mon avis pour accepter de partir.

– Je voulais te faire une surprise!  »Je reste interdite. Je répète, les sons sortant péniblement de ma gorge, tellement le souffle est coupé  »

– Une surprise?

– Oui, je voulais te faire la surprise d’une grande villa avec piscine, avec domestiques. Toi qui te plains de te tuer à la tâche du ménage, plus de ménage à faire! Tu auras tout le temps que tu veux pour t’occuper des filles, t’occuper de toi!

– Et notre vie sociale? Tu emmènes nos amis, nos voisins aussi? Le Nigeria est un pays dangereux, on ne pourra jamais sortir sans escorte, on sera cloîtrés dans cette villa, sans vie culturelle, sans loisirs. A part devenir alcoolique et/ou droguée, je ne me vois pas d’avenir là-bas. Mais enfin arrête de penser pour moi! J’ai un cerveau et je sais encore un peu m’en servir. Comment as-tu pu décider notre avenir sans me consulter! On fait une surprise pour une escapade en week-end, limite pour des vacances, mais pas pour changer de vie…

– Ce n’est l’affaire que de quelques mois, quelques années au pire…

– Qui me dit que tu ne rempileras pas? Dans un autre pays, tant qu’à faire. C’est bien payé. Et je te connais, il t’en faut toujours plus.

– Qu’est-ce que tu proposes? Je me suis engagé, je ne peux pas revenir en arrière, je commence à plein temps à partir du 13 août. Allez, arrête ton caprice, et accepte de venir. Essaye la vie d’expat’. Je suis sûr que ça va te plaire. Et les filles aussi vont se plaire, on va être bien là-bas.

– TU vas être bien là-bas. Ecoute, ma décision est prise. Je ne te suivrai pas. ON ne te suivra pas.  »Je vois une lueur mauvaise traverser son regard. Il sourit, narquois, en se calant dans son siège. »

– Qu’est-ce que tu es en train de me dire là? Tu comptes faire quoi toute seule? Dois-je te rappeler que tu ne travailles pas? Comment tu comptes faire comment sans moi? Parce qu’en fait tu n’as pas le choix ma vieille: si je pars, tu pars.

– Ah, les menaces. Elles ont été longues à venir.

– Tout de suite les grands mots. Non, mais techniquement, explique-moi comment tu comptes faire pour continuer à vivre ici.

– Et bien je vais prendre un avocat, on va déterminer le montant de pension alimentaire qui me revient, quitte à revendre la maison, prendre un logement plus petit. Un appartement suffira pour nous trois, ce sera plus facile à entretenir! Et puis je vais trouver du boulot…

– Non, mais tu n’es pas sérieuse? Un avocat, une pension, vendre la maison? On parle de quoi là?  »Je vois son teint osciller entre le rouge et le blême »

– Je parle de divorce.  »Ma voix tremble, mes yeux s’humidifient. »

– Mais non! Mais non! Ok, tu ne veux pas me suivre, mais… Regarde tu pleures. Tu n’y songes pas vraiment. C’est toi qui me menaces en fait.

– Oh non, je suis très sérieuse. Regardons les choses en face. Il n’y a plus rien entre nous. Même pas le minimum de respect pour m’inclure dans une décision aussi conséquente que de partir s’expatrier. C’est juste révélateur de ce que notre couple est devenu. De ce que je suis devenue à tes yeux. A force de vouloir toujours te satisfaire, garder une certaine harmonie dans notre foyer, j’ai effacé toutes mes prétentions, toutes mes envies, au point de disparaître complètement en tant qu’épouse, moitié, âme sœur.

– Mais non, tu te trompes. Tu comptes beaucoup. C’est juste que… je ne sais pas… c’est la vie des couples, non? La passion s’éteint, ce n’est pas comme au premier jour. C’est pour tout le monde pareil.

– La passion fait place à de la tendresse, de la complicité, de l’attention, plein de termes qui ne collent pas pour décrire notre relation aujourd’hui.

Comme pour compléter mes propos, je remarque que le regard de Pierre est soudainement happé par une jeune fille en robe rouge qui passe près de nous.

– Tu vois, après tout ce que je viens de te confier, tu ne peux pas t’empêcher de regarder cette jeune fille! Tu es incroyable! 

Pris en flagrant délit, il bafouille, mais sans pouvoir articuler une excuse audible. J’en profite pour me lever et partir.

De retour dans la voiture, je me concentre sur la route, la circulation difficile pour sortir de Lyon et je me mets un podcast qui me raconte des histoires. 

Arrivée à l’Auberge, je file dans ma chambre me changer, je saute sur mon vélo préféré et je file sur la petite boucle qui passe dans une petite forêt. Il faut que j’évacue cette tension nerveuse accumulée depuis que je me prépare pour ce face à face. J’attends de m’enfoncer un peu dans la forêt pour crier! Je me sens tellement soulagée et victorieuse d’avoir réussi à lui dire ce que je voulais! De ne pas avoir flanché quand il m’a dit que je comptais pour lui.  Je sais qu’il ne va pas en rester là, qu’il va solliciter ses connaissances avocats, mais je ne vais pas attendre les bras ballants. J’ai un plan d’action!

Après le dernier sentier escarpé, je rejoins des chemins plus praticables et je me rapproche du lac où retentit une bruit d’enfer. Quel spectacle! Le vieux monsieur à l’accent russe seul, en plein karaoké de plein air au milieu du lac sur une barque, et quatre hommes gesticulant – plus que nageant – pour aller le récupérer. Et ça le fait bien marrer le russe! C’est communicatif! On est plusieurs sur le bord à suivre la péripétie le sourire aux lèvres. Il est vraiment incroyable cet endroit.

Je reconnais le secrétaire du russe dans les quatre sauveteurs. Il a l’air dépité, et pas seulement par le fait d’avoir pris un bain dans cette eau qui doit être glacée. Son patron lui en fait voir de toutes les couleurs! Aide-toi… ai-je envie de lui dire. Oh, mais de quoi je me mêle! Après tout, je ne sais pas ce les lie tous les deux. J’ai déjà assez à faire avec moi-même. Allez, il est l’heure d’activer le réseau des copines. C’est la fin de l’escale, retour à bord.


9) Une bouteille à la mer

De: DianeC75@gmail.com
A: cocolulu@hotmail.fr;
Date: 29 juil 2020 à 07:42
Objet: il y en a plusieurs

Chère Corinne, 

Pierre a prévu de nous expatrier dès le 13 août prochain au Nigeria, sans me demander mon avis. A l’annonce de cette nouvelle, j’ai craqué. J’ai amené les filles chez mes parents et j’ai pris une chambre dans un endroit improbable mais charmant, propice à l’introspection et à la prise de décision. Je vais bien. J’ai l’impression de vivre une autre vie que la mienne. Je crois que cela m’aide à poser un regard objectif sur ma situation, sans l’affect que pourrait provoquer la présence des filles, de mes parents, de mon entourage. Tu sais comme je suis sensible à ce que les gens pourraient penser de moi. Surtout ne pas déplaire.

J’ai donc beaucoup réfléchi. J’ai revu Pierre hier et lui ai annoncé ma volonté de divorcer. Il a protesté pour la forme et n’a pas pu s’empêcher de lorgner sur le déhanché chaloupé d’une jeune fille en robe rouge. Pathétique. J’ai peur qu’il ne la joue pas à l’amiable, surtout pour ce qui concerne les filles. J’ai très peur que sous prétexte d’être la source de revenus du foyer, il réclame de les prendre avec lui. Tu sais comme moi qu’il sera incapable de les gérer, elles seront livrées à des bonnes, enfermées dans une résidence d’expatriés, il est hors de question que je le laisse faire.

Je suis désolée de t’annoncer tout cela par mail. Mais cela m’est très difficile de l’écrire (j’y suis depuis 4h ce matin), je n’ai pas la force morale de t’en parler. On pourra s’appeler par la suite, mais toutes ces annonces, j’ai besoin de te les transmettre par écrit.

Je t’écris aussi pour te demander de l’aide pratique: comme tu m’as dit que tu t’étais arrangée avec la postière, peux-tu guetter une lettre estampillée Trésor Public, je crois que je suis allée un peu vite en rentrant lundi… Pourrais-tu renvoyer le courrier au Café des Sapins à Pollox (dans le jura). Cette information s’auto-détruira immédiatement après envoi de la prune. Je compte sur ta loyauté pour ne pas transmettre cette information à Pierre.

J’aurais également besoin que tu m’indiques le contact de ta collègue Laura qui a divorcé l’année dernière je crois. Lors de ta soirée d’anniversaire, on avait beaucoup discuté toutes les deux. Elle se remettait de cette épreuve et m’avait confié qu’elle avait eu beaucoup de chance grâce à son avocat.

Tu es la seule dans la confidence avec Xavier, à qui je vais aussi demander de l’aide pour trouver un boulot.

A bientôt,

Je t’embrasse,

Diane

—-

De: dianeC75@gmail.com
A: xdelcourt@partners.com
Date: 29 juil.2020 à 07:43
Objet: besoin de conseils

Cher Xavier,

Tu m’as souvent témoigné ton amitié et assuré que tu faisais la part entre ta relation professionnelle avec Pierre et notre relation amicale. C’est au nom de cette relation amicale que j’en appelle à tes service aujourd’hui.

Comme tu le sais probablement, j’ai décidé de quitter Pierre. Remarque, il ne te l’a peut-être pas présenté comme ça.

J’aurais besoin que tu m’aides à trouver du travail. Tu as un réseau tellement vaste, couvrant de nombreux domaines, combien de fois as-tu rendu service à nos amis ou à de la famille. J’ai conscience de te placer en situation délicate vis à vis de Pierre. Je ne pense pas te demander de le trahir en me donnant ce petit coup de pouce. Au contraire, cela va peut-être réduire la pension alimentaire qu’il devra me verser!

J’ai besoin d’indépendance, d’exister par moi-même. Nous avons fait nos études ensemble, tu me connais très bien, tu sais ce que –je suis– j’étais capable de faire. Je suis persuadée qu’avec un peu de coaching préalable, je vais pouvoir me remettre sur les rails.

A part cela, je vais bien. Je me suis isolée dans le Jura, dans une auberge incroyable qui n’est pas aussi tranquille qu’elle pourrait le laisser paraître, mais c’est pour le mieux! Je me suis liée avec deux femmes plus âgées. Sans calcul, je crois que j’avais naturellement besoin de me rapprocher de personnes qui ont un peu plus l’expérience de la vie. Ça doit te paraître un peu mièvre, mais je me passe tellement de temps à me demander si je fais le bon choix, que je ne néglige aucune source d’inspiration! Si je te dis que je suis allée à la messe dimanche, tu me crois?!

Je fais beaucoup de vélo, j’ai dû faire 17 fois le tour du lac près de l’auberge, je pousse maintenant jusqu’au village, les sentiers escarpés ne me font pas peur, je prévois de tenter bientôt le mont Ventoux! Les paysages sont uniques et changeants, en fonction du moment dans la journée, de l’endroit d’observation. Le lac peut paraître pourpre à la nuit tombée depuis mon balcon. J’aime regarder les ombres qui se dessinent dans cette semi-obscurité. L’autre jour, on aurait pu voir une pelle à tarte formée par les roseaux et les nénuphars. Je crois que cet endroit pourrait te plaire, je te donnerai l’adresse et les balades à faire dans les environs pour tes prochaines vacances.

Tu dois me trouver d’humeur badine pour quelqu’un qui a décidé de divorcer, mais depuis que j’ai revu Pierre lundi, je me sens apaisée. J’ai pris la bonne décision. Je sais que la suite va être difficile, je ne sais pas à quel point. Alors je me charge à bloc ici, et je sais que je peux compter sur ton amitié et celle de Corinne (je l’ai aussi mise dans la confidence. Je lui ai confié une mission logistique).

Pardonne-moi de te confier tout cela par mail. Ces événements restent douloureux à exprimer de vive voix. Mais je serai heureuse de déjeuner avec toi un de ces prochains jours et me confier plus amplement.

Je t’embrasse,

Diane

—-

Il ne m’a jamais été aussi difficile d’écrire 2 mails.

Je m’attends à recevoir un appel de Corinne dans la journée. Xavier… je ne sais pas. Il n’est pas très téléphone.

Bon il est l’heure d’aller au ravitaillement. Une bonne tranche de brioche pour se remettre d’aplomb!


10) Vent en poupe

J’ai vraiment de la chance.

Après avoir envoyé ma e-bombe, il était évident que Corinne cherche à m’appeler. Je redoutais qu’elle ne cherche à savoir où j’étais, connaître les détails de mon rendez-vous avec Pierre, ou pire qu’elle me fasse des reproches. Mais c’était la sous-estimer. Elle a surtout cherché à savoir si j’allais bien, et à me confirmer sa loyauté et son soutien indéfectible. Elle m’a aussi informée qu’elle avait réussi à intercepter une lettre du Trésor Public. Je suis donc allée à Pollox prévenir le Café des Sapins de ma démarche. Je n’avais pas envie de donner l’adresse de l’Auberge. Je fais pourtant confiance à mon amie. Je crois que j’ai envie de garder cet écrin pour moi, de ne pas subir d’intrusion du monde parallèle que j’ai laissé avec ses violences sociales.

J’ai retrouvé Antoinette mercredi. J’étais contente de la croiser et lui ai proposée de faire un tour de lac ensemble. Elle a accepté d’emblée et m’a confiée par la suite, qu’elle s’était surprise elle-même à accepter, ça n’est pas dans ses habitudes de citadine! Je lui ai raconté les derniers rebondissements, jusqu’à l’épisode de la jeune fille en robe rouge. Je lui ai aussi présenté mon plan d’action. Elle était tellement contente pour moi que’elle m’a même proposé de nous héberger les filles et moi, si besoin était, dans on appartement parisien. J’espère que je n’aurai pas à y recourir. C’est incroyable comme la confiance s’est si vite et facilement installée. On se connaît peu, on a dîné ensemble une fois, je suis confiée à elle dès le premier soir plus qu’auprès de mes amis. Cette fois, c’est elle qui s’est confiée. Elle m’a raconté une vieille histoire, mais qui a des répercussions aujourd’hui. Une vieille, belle et intense histoire. J’avais perçu qu’Antoinette avait du caractère, mais je ne l’aurais jamais imaginée rebelle et militante. Et ingénue que je suis, je n’aurais pas pensé qu’elle avait été attirée par les femmes. Je ne sais pas détecter ces sensibilités, à moins qu’elles ne soient flagrantes voire caricaturales. Et à l’inverse je les soupçonne alors qu’il n’y a pas lieu! Je me souviens qu’il m’avait fallu trouver le courage, à l’aide d’un peu d’alcool, pour oser demander à mon meilleur ami Xavier s’il était homosexuel. Il avait ri aux éclats et ne s’était pas offusqué, comme je l’avais craint. Je m’étais justifiée en disant que je ne lui avais jamais connu de compagne, il ne m’en présentait jamais. Il m’avait regardée de son regard gris, mi-amusé, mi-mystérieux, mi-triste (ça fait beaucoup de mi…) que c’est parce qu’il attendait sa princesse charmante.

En guise de princesse charmante, Antoinette était tombée sur une tornade de féminisme, de modernisme et d’hédonisme. Et Antoinette lui avait préféré la tranquillité d’une vie bourgeoise. La vie que j’avais embrassée moi aussi. Bon je n’avais pas eu un choix de fou non plus, et aventurière comme je suis, j’aurais fui en courant devant cette Pascale. Antoinette m’a assurée que je serais moi aussi tombée sous le charme, même sans être attirée par les femmes.

La façon dont elle m’a décrit Pascale y laissait plus qu’entrevoir que son souvenir avait ravivé quelque chose. Mais les contraintes sociales d’alors restent les contraintes sociales d’aujourd’hui, c’est encore difficile pour elle d’envisager de vivre une nouvelle histoire après le décès de son mari. Que diraient ses enfants? Je me sens ridicule de comparer nos situations, mais moi aussi je redoute le jugement de mon entourage, à commencer par parents (l’image de Maman avec sa pelle à tarte me revient, ça a dû arriver un jour pour que cette image s’imprime à ce point!). Et je crains la réaction de mes filles. Vont-elles m’en vouloir? Pourtant le divorce est un phénomène de société plus répandu que l’homosexualité féminine (même dans ce domaine, je crois qu’hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne du désaveu). Antoinette m’a réconfortée en me disant que l’amour de mes proches ne pouvaient pas se tarir à cause de mon choix. J’aimerais qu’elle ait raison. J’aimerait qu’elle fasse aussi confiance à l’amour que lui portent ses enfants.

Je lui suis vraiment reconnaissante de la confiance qu’elle m’accorde et de son soutien.

Nous nous sommes quittées charmées de notre ballade et de nos discussions.

Hier, après ma balade quotidienne loin des chemins escarpés cette fois (j’ai failli me faire bien mal il y a quelques jours) j’ai enfilé ma robe pourpre,  je nage presque dedans maintenant. J’avais rendez-vous avec Jeanne pour dîner. Sans le savoir, j’ai testé ma résistance à la désapprobation: ma décision de divorcer contrevient aux valeurs catholiques de mon amie. Ca, je l’assumais facilement. Pourtant, je me suis sentie désarmée face à ses larmes. Une fois la déception passée, elle m’a dit qu’elle comprenait mon choix et me donnait presque raison. Cela vient confirmer ce que m’assurait Antoinette, quand les gens tiennent à vous, ils ne vous tournent pas le dos pour de mauvais choix. Encore un peu de baume au cœur.

Puis elle m’a raconté la rocambolesque scène de sérénade. J’ai d’abord rit, puis en voyant son air fâché, j’ai opté pour une réaction outrée. Maintenant que j’évoque cette scène par écrit, le sourire me revient. J’aurais tellement aimé voir ça!

Justement, plus tard, j’ai croisé le secrétaire du Comte, il ne semblait pas encore en grande forme. Je n’ai pas pu m’empêcher de l’aborder et après m’être inquiétée de sa santé, je lui ai demandé comment il gérait  les frasques du Comte. Il m’a répondu  » avec abnégation et créativité. Et un peu de liquide pour offrir des tournées ». J’ai rit du ton badin et la désinvolture avec lesquels il voyait les choses.

– Vous savez, je suis à son service depuis 15 ans, j’aurais pu me faire la malle depuis longtemps si j’avais voulu. Il ne faut pas croire que je suis une victime, cette situation me convient pas certains aspects.

–  Pardonnez-moi, je ne vous vois pas comme une victime. On perçoit qu’il y a entre vous une relation plus profonde que vous ne laissez transparaître. C’est juste que je ne peux m’empêcher, quand je vois votre mine déconfite parfois, de vous plaindre.

– Ah, c’est sûr que j’ai mon lot de lassitude et de grosses fatigues. Surtout quand je dois dépatouiller les conséquences désastreuses de ses agissements.

– D’ailleurs, comment vous comptez faire avec Jeanne? Elle m’a racontée la scène du balcon, on est loin de Roméo et Juliette!

A ces mots, il se passe plusieurs fois la main dans les cheveux.

-Ah, pour ça, je n’ai pas encore trouvé de solution, mais il ne faut pas que j’attende le 13 août non plus.

– Si vous avez besoin, je pourrais jouer la postière et remettre à Jeanne un billet d’excuses avec une invitation à boire un thé à la russe.

-Je n’avais pas imaginé ça… D’habitude, je préfère ne pas mêler d’autres personnes, pour éviter que ça tourne mal. Mais merci pour la proposition, je vous ferai signe si j’ai besoin de votre aide.

-N’hésitez pas!

Oui vraiment, j’ai de la chance d’avoir croisé Jeanne et Antoinette pendant mon séjour. Pour compenser ma conduite pécheresse auprès de Jeanne, je lui ai proposé de l’emmener à la messe. Il faut que glisse un mot sous la porte d’Irène-Aimée pour la convier de nouveau. Une nouvelle séance à la messe et 17 « je vous salue Marie », et mon âme regagnera des points vers le Paradis!


11) La croisière s’amuse… et va à la messe

Cette traversée a failli être en solitaire. Comment j’ai pu me croire quinze secondes que j’allais rester isolée dans ma chambre à réfléchir sur moi-même pendant trois semaines?  Déjà au bout de la première semaine je ne me supportais plus, toutes ces voix contradictoires dans la tête qui m’empêchaient d’avancer.

Je suis heureuse de mes rencontres avec Jeanne et Antoinette. Et voilà que grâce à Antoinette, j’ai pu assister à une partie de pétanque mémorable. Il y a dans cette auberge un fluide magique qui crée des situations impossibles dans la vraie vie: jamais je n’aurais imaginé Antoinette faire équipe avec ma petite voisine de palier à l’accent chantant et avec le réalisateur Javot (si j’avais su… quelle gourde! C’est ça aussi les réalisateurs, on aime leur sfilms, on connaît leur nom, pas leur visage! Mes copines vont bien se moquer de moi!). C’est en revenant de balade que je suis tombée sur l’équipée. J’ai rejoint d’autres femmes et Adèle pour grossir le rang ses supportrices. Je me suis régalée! Entre les expressions de Natou, les commentaires enjoués et moqueurs de mes camarades de banc, et surtout l’application des joueurs, quelle représentation! La scène de l’outil de mesure est à garder dans les annales de l’auberge! Quel bon moment! J’ai compris que June avait séjourné à l’auberge et y était revenue, et que ce n’était pas que l’auberge et ses environs qui l’avaient charmée. J’ai découvert Faustine, une belle femme très cultivée très drôle et posée, un brin intimidante. Et Natou. Quel soleil ! Chaque personne présente semblait touchée par ses rayons. Quelle générosité, quel humour. Elle donne beaucoup cette fille. Elle semble recevoir aussi beaucoup des personnes de l’auberge, mais dans la vie du monde parallèle qu’on a tous quitté, cela me paraît moins sûr…

Cette nuit, j’ai été réveillée par un cri de douleur comme je n’ai jamais entendu, même quand ma fille Juliette s’était cassé le poignet. J’ai identifié que cela provenait de la chambre de Natou. Je n’ai pas voulu faire ma greluche comme l’autre fois et me suis précipitée pour lui porter secours. Mais le voisin Jojoff, un des joueurs de pétanque d’hier, avait été plus efficace et berçait déjà Natou pour la consoler alors que j’approchais à peine de l’encadrure de la porte. Je les avais déjà vus tous les deux et avais perçu beaucoup de tendresse dans une relation proche de celle d’un père avec sa fille. Je les ai laissés et suis repartie sur la pointe des pieds, en apercevant plus loin Eric Javot et June s’enquérir eux aussi de l’origine des pleurs. Je suis allée me recouchée, je devais me lever tôt pour emmener ces dames à la messe!

J’étais beaucoup moins enjouée que la dernière fois à l’idée d’assister à la messe. Pour ne pas décevoir Jeanne, j’avais décidé de faire pénitence, pour me racheter de ma conduite pécheresse à rompre les liens sacrés du mariage. Je traînais un peu la patte, mais j’étais contente à l’idée de faire plus ample connaissance avec Irène-Aimée. On avait déjà fait le chemin la semaine dernière. Avec Jeanne on avait beaucoup monopolisé la parole à l’aller, Brigitte au retour, laissant peu de place à une personnalité plus discrète. Irène-Aimée semblait fatiguée quand on s’est retrouvées à la voiture. Pourtant elle a fait preuve d’un regain d’énergie quand on a évoqué ma situation et ce qui m’avait décidée à quitter Pierre. Elle était sacrément remontée alors qu’elle ne me connaît pas, cela doit raisonner avec son expérience personnelle. Je n’ai pas osé demander.

Je ne parvenais pas à me sortir de mon humeur maussade e,t si j’avais été illuminée la semaine dernière par la lumière particulière qui régnait dans l’église, cette fois, les vitraux de l’église ne parvenaient pas à réchauffer la grisaille qui passait au travers. J’étais beaucoup moins réceptive au déroulé de la cérémonie. Quelle barbe tous textes à propos de Jésus. Je ne peux m’empêcher de repenser au  »Royaume » d’Emmanuel Carrère et à comment cette petite secte juive qui n’avait rien pour elle avait bouffé l’empire romain de l’intérieur et a été à l’origine de la chrétienté. l’important, c’est que Jeanne soit contente. Elle a l’air de réagir au sermon. Je ne sais même pas de quoi il parle, j’espère qu’elle ne me demandera pas mon avis.

Naturellement, nous avons déjeuné ensemble à l’auberge. Irène-Aimée étant fatiguée, elle a préféré décliner et a retrouvé sa chambre. Pendant le déjeuner, j’ai informé Jeanne que mon séjour se terminait dans la semaine, que je ne pourrai pas la conduire une troisième fois à la messe.

– Vous pourriez y aller en vélo, la taquinais-je.

-Ne vous inquiétez pas pour moi, je pars moi aussi avant dimanche prochain. Je retrouverai ainsi ma chère église. Vous vous moquez de moi avec le vélo, mais je me suis posée la question d’essayer un vélo électrique. Ma chère Inès m’en parle souvent et aimerait bien que je m’y mette.

-Il y en a à l’auberge, c’est l’occasion de tester!

-Ah tiens, oui, vous m’accompagneriez?

-Oui, bien sûr, on pourra faire un petit tour du lac pour commencer. On essaie demain après-midi? Comme ça, si ça vous plaît, vous pourrez recommencer les autres jours, en empruntant des chemins avec plus de pente.

-Oui, vous avez raison. Vous êtes vraiment gentille de vous occuper de moi comme ça!

-C’est pas vraiment s’occuper de vous! C’est juste vous tenir compagnie et vous soutenir dans votre démarche. Je sais ce que c’est: toute seule, on n’ose pas, on ne bouge pas. Mais s’il y a quelqu’un auprès de qui rendre des comptes, qui vous donne le petit coup de fouet qui vous manque pour passer à l’action, alors là on se lance. Je serai votre coach!

—-

Bon, dans quoi je me suis lancée? Je ne pourrai jamais la rattraper si elle tombe. J’ai testé un vélo électrique pour voir si ce n’était pas trop lourd à manipuler. Elle devrait s’en sortir, c’est assez stable. J’espère qu’elle ne va pas regretter!

Et il ne faudra pas que j’oublie de faire un tour au Café des Sapins demain, ma lettre avec la contravention n’est toujours pas arrivée.


12) Contre vents et marées

J’ai toujours considéré que l’enseignement de l’équilibre à vélo était la mission du père. J’avais donc amplement délégué cette tâche pour mes filles. Et voilà que je m’étais auto-promue coach de Jeanne pour son cours de vélo électrique. Je n’avais aucune compétence en la matière. Un peu stressée, à me demander dans quoi je m’étais embarquée, je rejoignis Jeanne à l’accueil. Personne. Pas de Jeanne, elle s’était dégonflée (voilà que je me mets à faire des jeux de mots…)? L’absence de réceptionniste me fit tiquer. Je sortis et retrouvai en effet Jeanne au local. Je n’ai pas pu m’empêcher de la taquiner sur sa tenue vestimentaire… le jaune était de mise pour le haut, mais le reste… on voyait qu’elle avait choisi le confort. Je coupai court les explications d’utilisation de Vernon que Jeanne entendait sans écouter. Je repris les explications, avec pratique à l’appui. Je réglai l’assistance au maximum, pour soulager l’effet du poids de l’engin. J’était vraiment inquiète que cela la déstabilise. J’aurais dû me méfier un peu plus. Très vite Jeanne a retrouvé ses habitudes de pédaler, mais je pense que le vélo allait trop vite, et elle n’avait pas le temps d’anticiper les changements de direction. J’ai l’ai vue tomber dix fois, mais au dernier moment, elle retrouvait l’équilibre et reprenait sa course. Je trottinais à côté, histoire de, mais à chaque fois que je l’imaginais tomber, je me demandais bien comment j’allais pourvoir la rattraper!

Incroyable Jeanne! Elle a rajeuni de plusieurs dizaines d’années, on aurait dit une gamine qui découvre le vélo sans les roulettes! Et je joue de la sonnette, et je crie de victoire à qui veut l’entendre! Ça aura eu le mérite de rendre le sourire à Natou qui passait par là et qui ne manqua pas d’encourager la cycliste! Il n’est jamais bien loin ce sourire, mais j’ai senti que sa joie de vivre avait pris du plomb dans l’aile avec ce qui s’était passé dimanche.

En guettant Jeanne sur le dernier virage, je vis Emile Le Floch et lui fis un signe. Il s’approcha, l’air intrigué. Oh non, il ne m’avait pas reconnue.

« Diane, chambre 2. J’ai assisté à la partie de pétanque samedi.

-Ah oui, bien sûr! Pardonnez-moi, il y avait tellement de monde, et je suis arrivé il y a peu de temps.

-Oui, je comprends, ne vous inquiétez pas. Attention, écartez-vous, voilà Jeanne. Elle essaie un vélo électrique, et j’ai réglé l’assistance un peu fort, elle ne maîtrise pas encore bien sa vitesse, ni sa direction!

Elle semblait un peu plus adroite et se lança dans un deuxième tour de l’auberge. Elle finissait royalement son deuxième tour, amorçait le freinage pour s’arrêter près de nous, quand il y eu un loupé et elle repartit de plus belle en dérapant sur les orteils d’Emile!  Il a accusé la douleur à force de jurons digne du capitaine Haddock.  Et je me suis souvenue que lors de la partie de pétanque, il s’était ramassé une ou deux boules sur le même pied. Jeanne avait fini par s’arrêter et n’en finissait pas de s’excuser. Je la rejoignis pour la libérer du vélo, m’assurer qu’elle allait bien. Elle était désolée pour Emile, mais tellement heureuse d’avoir réussi et d’avoir re-goûté à son plaisir de jeunesse! Emile, boitant, s’approcha de nous pour rassurer Jeanne et se faire pardonner son langage qui n’était adressé qu’à la douleur! Quel gentleman! Nous fûmes rejoins par Faustine et son mari Esteban qui avaient encouragé Jeanne d’un autre endroit de la boucle.

Elle s’est ensuite demandé quand elle allait pouvoir montrer ses prouesses à Inès. Quel beau cadeau elle allait lui faire! Elle inversait les rôles, Inès en sera tout fière.

Gonflée à bloc, Jeanne convia tout le monde à dîner avec nous, nous avions convenu de dîner avec Antoinette. Tout le monde fut Faustine et Esteban, Emile ayant disparu clopinant vers l’auberge, sans doute pour aller soulager son pied.

Au dîner, nous n’avons pas manqué de narrer les exploits de Jeanne la cycliste mais aussi ceux d’Antoinette et Esteban à la pétanque.

Nous avons également fait plus ample connaissance, Jeanne et moi du couple Biraben. Qu’ils sont beaux. J’étais fasciné par la façon dont ils se regardaient, et dont il regardaient l’autre à la dérobée. Il y avait tellement de tendresse, d’amour et de complicité. Quand ils ont parlé de leur cinq enfants, qu’ils s’étaient connus étudiants, je n’ai pu m’empêcher de faire la comparaison avec ma propre histoire, moins brillante. Antoinette a capté mes pensées et m’a adressé un clin d’œil. LE couple est très littéraire, très cultivé, ils sont passionnants à écouter. Ils m’ont donnée envie d’xplorer cette littérature africaine anglophone. Je n’avais eu qu’un aperçu avec  »Americanah » de Chimamanda Ngozi Adichie, que j’avais découvert par hasard et que j’avais adoré. Il me reste encore quelques jours à l’auberge, j’espère que j’aurai encore la chance de les croiser à nouveau.

—-

En rentrant dans ma chambre, je découvre un mail de Pierre.

Mon amour,

Tu me manques, je te demande mille fois pardon. Je n’ai pas réalisé à quel point j’ai pu te blesser en acceptant cette proposition sans te consulter. Je pensais que nous emmener dans un autre pays, vivre une expérience nouvelle tous ensemble nous aurait fait du bien. J’ai pensé que cette vie sans tâches ménagères te séduirait. En visitant les différentes maisons sur place, j’ai essayé de nous projeter dedans. Je t’assure que tu m’as accompagné par la pensée pendant mes différents voyages.

Quand tu m’as annoncé que tu ne voulais pas me suivre, je n’ai pas voulu te croire. J’ai fait mon kéké, mais au fond de moi, j’étais dévasté. Je n’avais pas conçu une seconde que j’irai seul au Nigeria.

Je ne peux pas croire que tu veuilles me quitter. On forme une équipe depuis tellement longtemps tous les deux. J’ai déconné en prenant cette décision, je te le répète, et m’excuse encore une fois. Mais cela mérite-t-il vraiment de tout gâcher? On peut trouver une solution: toi et les filles me rejoignez un mois sur deux? Promis, pour une prochaine mission en expatrié, je te demanderai avant.

S’il te plaît, revoyons-nous tous les deux, dis-moi où tu es, je te rejoindrai.

Tu as eu raison de me secouer, nous nous sommes laissés prendre par notre routine. Prenons un nouveau départ. Au Nigeria justement. On aura plus de temps pour tous les deux. S’il te plaît, ne gâche pas nos belles années passées ensemble.

Je t’aime,

Pierre

Et merde.


13) Nouvelle tempête

J’ai relu le mail de Pierre. Je ne m’attendais pas à ça. Il a le don de me surprendre, je dois l’admettre. J’ai le cœur qui tambourine, il aimerait bien sortir de là pour battre plus amplement, il est à l’étroit dans ma cage thoracique. Il y a un truc qui me titille, mais quoi? Je relis.

« Tu m’as accompagné par la pensée »  »et jamais tu t’es dit, tiens et si je lui en parlais? »

« Je m’excuse »  »très bien pour toi, mais qui te dit que moi je t’excuse? Depuis le temps, tu n’as toujours pas intégré? »

« Promis, pour une prochaine mission en expatrié, je te demanderai avant. »  »J’avais donc raison de penser qu’il ne s’arrêterait pas là. »

« Prenons un nouveau départ » … »C’est tentant… »

« au Nigeria justement »  »Non, ce serait un mauvais départ. Il nous faut un terrain neutre, pas celui que TU as choisi. »

« S’il te plaît, ne gâche pas nos belles années passées ensemble »…

Ah oui, c’est là. C’est là que ça me fait bondir le petit cœur: ne gâche pas… Mais fallait pas commencer mon p’tit père! Non mais regarde-toi, regarde comment tu te comportes avec moi! Ça fait des années que tu me trompes, que je le sais, que tout le monde le sait, que je passe pour une sainte ou une conne – c’est selon- mais je dis que je m’en fiche, que je ne suis pas jalouse. Et c’est vrai, je m’en fous, voire ça m’arrange: au moins tu me laisses dormir quand tu rentres de tes soirées arrosées, puant le whisky tourbé. Tant que tu continues à me faire l’amour quand j’en ai envie, quand on en a envie. Mais ne viens pas dire que c’est moi qui gâche tout. Ah ça non!

Il m’a énervée ce con. Je vais faire un tour à vélo. Tiens, je ne suis pas allée voir si ma contravention était arrivée.

Corinne m’a assurée qu’elle avait fait le nécessaire pourtant, cela fait plusieurs jours que je vais au Café des Sapins pour rien. A chaque fois, ça me coûte une menthe à l’eau: j’ai des scrupules à leur avoir demandé de jouer les bureaux de poste.

Je ressortais du café une nouvelle fois bredouille de toute missive, en quête d’un coin agréable en terrasse, quand j’ai entendu qu’on m’appelait. Cette voix… Je me suis lentement retournée pour faire face à… Xavier qui m’attendait sur la terrasse, à demi-assis contre le dossier d’une chaise métallique. Égal à lui-même, dans son polo rose (depuis que je lui en avais offert un en lui soutenant que le rose faisait ressortir le pétillant de ses yeux,  il ne portait plus que ça!), son air très content de lui, une enveloppe à la main qu’il faisait balancer.

– C’est ça que tu viens chercher?

– Mais comment…? C’est toi..? Non, ce n’est pas toi qui relèves mon courrier?

-Non, c’est ta copine Corinne que je suis allé supplier pour qu’elle accepte de me la remettre et de me donner l’adresse.

-Et dire que je pensais pouvoir lui faire confiance!

-Ne la blâme pas, j’avais des arguments irréfutables!

-Du genre?

-Viens t’asseoir, je vais te raconter tout ça.

Il choisit une table dans un coin de la terrasse, loin du passage et du parking.

– D’abord,  je voulais savoir comment tu allais. Tu as une mine magnifique, on dirait que cela ne va pas trop mal.

-Non, c’est vrai. Ça a été dur la première semaine, peut-être un peu plus. J’ai beaucoup pleuré, beaucoup réfléchi, ai beaucoup écouté mes petites voix dans ma tête.

-Ah oui? Tu en as plusieurs?

-Oh oui! Elles ne parlent pas toutes en même temps, heureusement.

-C’est elles qui t’ont dit que tu devais quitter Pierre?

-Oui.

-Pourquoi elles ne l’ont pas dit avant? Pour moi, ça fait longtemps que tu aurais dû le quitter.

-Parce qu’il y a une voix qui parle plus fort que les autres. Celle qui a besoin de sécurité, d’harmonie, que tous les autres aillent bien autour de moi. Elle a étouffé les voix qui aspirent à plus d’indépendance et de reconnaissance. Ces voix-là, je les laisse plus s’exprimer maintenant.

-Voilà qui fait plaisir à entendre. Et donc tu cherches du boulot?

-Oui. Je me sens étriquée dans mon rôle de mère au foyer. Au-delà de l’indépendance financière, j’ai besoin de m’épanouir autrement qu’en éduquant mes enfants et en tenant une maison proprette.

-Deuxième bonne nouvelle! J’espère que tu en as une troisième!

-Oh, j’en ai plein!

-Bon, moi j’en ai une bonne aussi: je vais t’aider à trouver du boulot. J’ai déjà des pistes, des contacts. Mais on verra ça à ton retour.

A ces mots, je ne suis que joie.

-Oh merci Xavier, tu n’imagines pas à quel point ça me touche! Je lui prends les mains: tu sais comme notre amitié compte pour moi.

-Oui, alors à ce propos, je t’annonce que je rends mon tablier.

Là je m’affole.

-Attends, comment ça? C’est à cause de Pierre?

-Ah non, pas du tout, c’est à cause de moi, de toi. Je suis venu ici pas seulement pour t’apporter ta contravention ni pour te parler boulot. Quand j’ai compris que Corinne savait où tu étais, j’ai foncé. Je ne voulais pas débarquer dans ton auberge, alors je t’ai attendue ici. Je n’aurai pas de troisième chance.

-Mais de quoi tu parles? Tu fonces ici pour m’annoncer que tu ne veux plus être mon ami? Fallait pas te donner tant de peine!

-Non, non, non, pardon, je m’y prends mal. Cette fois, c’est lui qui m’attrape les mains et me les pétrit nerveusement.  Non, c’est que, … tu te souviens, au début qu’on s’est tous connus, toi et moi? Comme on s’entendait bien tous les deux?

-Oui, bien sûr. Mais on s’entend toujours bien.

-Tu te souviens que je t’avais proposé qu’on sorte ensemble et que tu avais refusé car tu avais trop peur de me perdre par la suite.

-Oui, c’est vrai. J’avais un peu oublié je t’avoue.  J’avais tellement souffert auparavant d’avoir perdu un ami pour des histoires de cœur, que je ne voulais pas recommencer. Mais tu vois on est encore amis depuis tout ce temps. Tu es là, tu as trouvé le moyen de me rejoindre pour me soutenir, notre amitié est hyper forte!

Là, il se mit à s’énerver.

-Mais non, ça n’a rien à voir avec l’amitié! Tu ne comprends pas que suis fou amoureux de toi! Au point d’accepter le second rôle! Au point de te préserver des saloperies que Pierre te cache plutôt que d’en profiter pour te conquérir! Au point que tu croies que j’étais gay parce que je ne trouvais pas personne!

Je me reculais dans mon siège, je montai les mains au visage, effondrée de mon aveuglement, de la peine que je lui avais fait subir. Je lui avais demandé d’être témoin à mon mariage, parrain de ma fille aînée!

– Je suis désolée, je suis désolée… Je me détestais de ne pouvoir faire mieux que répéter en boucle ces mots si faibles.

-Alors maintenant, je te préviens que je compte tenter ma chance une seconde fois. Et si ça ne marche pas, je ne supporterai pas de te regarder être heureuse sans moi. 

Bêtement, je pleure. Je suis à la fois touchée par la beauté de ses mots, de sa douleur et triste et en colère d’être incapable de réagir.

-J’ai pris une chambre ici, avant de repartir demain, ou plus tard, ça dépend de toi. Laisse te parler tes petites voix, il y en a qui ont de bonnes idées. Peut-être qu’il y en a une qui te dira que ça pourrait valoir le coup d’essayer. De me donner ma chance. On se revoit demain si tu veux. Et il partit. Je le laissai partir, interdite et rentrai à l’auberge hagarde.


14) Branle-bas de combat

Je dormis très peu cette nuit-là. Evidemment, mes mini-Moi avaient profité de la brèche pour donner de la voix:

Mme Dévouée: « Il a l’air si malheureux, on ne peut pas le laisser comme ça. »

Mme Aventurière: « Attends, on commençait à prendre notre indépendance, ce n’est pas pour s’aliéner avec le premier qui nous déclare sa flamme. Et puis c’est quoi ce chantage! »

Mme Dévouée: « Il faut le comprendre, il a envie de tenter sa chance. Il a bien le droit qu’on écoute sa requête? »

Mme Pragmatique: « Mais la question n’est pas là. Est-ce que cet homme nous attire? L’amitié n’a-t-elle pas tenu justement parce qu’il n’y avait pas d’attirance (de notre côté du moins)? »

 »Bonne question. C’est vrai que je ne l’ai jamais envisagé sexuellement. Quoique… Il y a eu cette fois, en vacances… quand j’y repense, j’avais eu un peu honte… Il était sorti de la piscine après une séance de nage alors que je tartinais les filles de crème solaire. Je l’avais trouvé beau, musclé mais pas trop, bronzé… On s’était regardés pendant qu’il s’essuyait les pectoraux avec sa serviette. Sur le moment, on l’avait tourné en parodie du bellâtre de pub pour un gel douche devant les filles, mais oui, cet homme m’a déjà attirée.  »

Mme Pragmatique: « Bien, on avance. Mais aujourd’hui, as-tu envie qu’il te prenne dans ses bras, qu’il t’embrasse et plus si affinité? »

 »Mais j’en sais rien moi! J’ai envie qu’il me prenne dans ses bras parce qu’il me console et me rassure. Pour ce qui est du reste, je n’en sais rien… Et puis zut, j’ai d’autres chats à fouetter! »

On verra demain, « y f’ra jour ». Et il faudra que je réponde à Pierre.

—-

Après mes tergiversations nocturnes, j’ai découvert un SMS de Xavier:

J’espère que tu as bien dormi, moi pas. Je réalise que j’ai été brutal hier, je te présente mes excuses. J’ai eu l’air de te mettre un ultimatum. Ce n’est pas le cas. Je veux juste jouer franc jeu avec toi. Je comprends qu’il te faut réfléchir, te laisser du temps. Et je te saute dessus alors que tu as d’autres préoccupations en ce moment. Je n’ai pensé qu’à moi, pardonne-moi. Ai-je une chance de me rattraper en t’invitant à déjeuner au Café des Sapins?

Ouf, je respirai. Et je lui répondis:

D’accord pour l’invitation. Oui il me faut du temps pour digérer tout ça, merci de l’avoir compris.

Maintenant que j’avais le téléphone en main, j’appelai Pierre. Je pris soin de prendre avec moi une petite feuille sur laquelle j’avais écrit « Respire ».

-Allo, Diane, ma chérie, je suis si content que tu m’appelles.

-Oui, je ne voulais pas te répondre par mail, je trouvais ça un peu… grossier. J’apprécie l’effort de reconquête, mais ça vient un peu tard, tu ne crois pas? Ca fait des années que tu me trompes, sans trop te casser la tête pour le cacher.

-Quoi, mais qu’est-ce que tu vas inventer?

-Oh, non, je t’en prie, pas cette scène. Tu laissais traîner ton portable, je n’avais même pas besoin d’aller fouiller, les messages plus qu’éloquents apparaissaient sur le clavier verrouillé. Tu aurais pu prendre un autre téléphone pour ça! Je t’ai épargné la femme jalouse, je pouvais comprendre sincèrement que tu puisses aller voir d’autres femmes, j’étais confiante dans notre amour, notre loyauté l’un envers l’autre qui feraient que tu reviendrais toujours.

-C’est ce que j’ai fait non?

-En quelque sorte, mais en t’éloignant toujours un peu plus de moi. Aujourd’hui, on n’a plus grand choses à se dire, tu ne fais même plus l’effort de t’intéresser à ce que je fais, les expos que je vais voir, les conférences auxquelles j’assiste, mes lectures. Quand moi je cherche à me nourrir intellectuellement, toi tu cherches à nourrir ton comptes en banque.

-C’est facile de dire ça quand l’argent pour tes expos et tes lectures tombe tout seul. T’es bien contente du confort que JE vous offre.

-Confort, tu entends pas grande maison avec piscine? Non, je peux largement me contenter de moins, je te l’avais dit à l’époque, mais tu n’en as pas tenu compte. il fallait épater tes collaborateurs, tes partenaires.

-…

-Je réalise que ça fait longtemps que je ne crois plus en notre couple, et lâchement j’ai attendu que tu me quittes. Cette histoire de partir au Nigeria, je ne peux pas. Je me suis beaucoup effacée ces dernières années, mais là c’est trop. J’ai un semblant d’amour propre qui refuse ce nouvel affront. Tu sais, je suis intelligente, je ne suis pas devenue bête en restant à la maison,…

-Qu’est-ce que tu racontes? Je n’ai jamais dit que tu n’étais pas intelligente.

-Non, tu ne le dis pas, mais tu agis comme si j’étais incapable de raisonner avec toi. Pour faire bref, tu me prends pour la reine des connes. Ecoute, je ne vais pas attendre la prochaine humiliation, je préfère partir avant de perdre ce semblant d’amour propre qu’il me reste. Je vais aller chez mes parents jusqu’à ce que tu partes, le 13 août. Après on verra. Par respect pour le filles, je voudrais que nos relations restent courtoises. A bientôt.

Et je raccrochai sans lui laisser le temps de répondre. Il ne chercha pas à me rappeler. Je laissai mes larmes couler.

—-

Il fallait ensuite que je me prépare pour mon déjeuner avec Xavier. Mon premier réflexe a été de me faire jolie. J’avais donc envie de le séduire? Pas forcément, mais je n’allais tout de même pas m’habiller comme un sac? Oui, mais le décolleté, là, c’est pas un peu aguicheur? C’est une robe d’été, ça n’a rien d’indécent non plus! Je ne vais pas y aller en col roulé! Bon, ne pas se poser trop de question, avancer selon son instinct. Mon instinct me dit de… garder cette robe.

Et ben, ça va être long cette matinée! Malgré son SMS, je suis hyper nerveuse, comme pour un premier rendez-vous alors que ce n’en est pas un, mais en même temps, il pourrait le prendre comme ça. Oh que c’est compliqué…

Xavier m’accueille devant la terrasse du café, il a eu le temps de me voir arriver sur mon fidèle destrier. J’avais besoin de relâcher les tensions par de l’exercice.

Nous avons parlé de sujets anodins, de Pierre, de ma décision. Je lui racontais le mail de Pierre, ma conversation de ce matin.

-Comment tu te sens?

-Un peu perdue, mais aussi soulagée. Depuis deux semaines, je goûte à une autre vie qui pourrait être la mienne pour les prochaines années, et ça me réjouit. Tu ne peux pas savoir les belles personnes que j’ai rencontrées, ça me fait du bien. Il se passe des choses que j’étais à mille lieues d’imaginer en venant ici. Viens avec moi après déjeuner, on ira faire le tour du lac.

-Merci de m’inviter dans ton lieu de retraite secret!

-Oui, c’est vrai que je tenais à le garder secret. Mais je suis sûre qu’il te plaira. Je veux que tu voies le lac, les couleurs qui s’y reflètent, les odeurs que la chaleur exacerbe, tous ces petits bonheurs qui m’enchantent chaque jour.

-Je ne peux pas refuser une telle invitation!

Après le déjeuner, on a donc chargé le vélo dans sa voiture et il m’a raccompagnée à l’auberge.

Nous avons entamé notre tour de lac, je lui ai indiqué les endroits où je venais me poser pour lire ou observer la nature. On s’arrêta sur ma petite plage préférée d’où on pouvait voir l’auberge, façon carte postale « gros bisous du Jura »!

-Merci de partager ces moments avec moi. Tu as l’air différente ici, si heureuse, si sereine. Tu as raison, j’adore cet endroit, peut-être parce que tu l’aimes tant.

Il me regarde et je le sens hésiter. Je me tais et attends. Je n’ai pas peur de la suite.

-Je suis vraiment désolé pour hier, je ne voulais pas te presser, j’ai vraiment été con. Il y a une chose sur laquelle je ne reviendrai pas: je ne pourrai pas supporter de te voir vivre une histoire avec quelqu’un d’autre. Si cela devait se passer, je ne disparaîtrai pas totalement, mais je serai moins présent.

-Je comprends. Ne t’en fais pas, ça ne va pas être pour tout de suite, j’ai trop de choses à régler avec moi-même avant d’envisager une nouvelle relation.

-Evidemment.

Il est tout penaud. Je le regarde, moqueuse.

-Allez, viens, on continue la balade. Je t’invite à dîner à l’auberge, tu vas voir, ils ont une soupe de fraise à tomber!


15) Terre en vue

Nous nous sommes installés pour dîner tous les deux et je raconte à Xavier ma vie ici, les séances à la messe (il en profite pour se moquer allègrement), ma nouvelle vocation de coach de vélo électrique.

-Je te reconnais bien là, toujours là pour aider ton prochain!

-Ah ah! Très drôle!

-Non, mais en dehors de la blague, c’est tout toi. C’est cette orientation que j’ai envisagée pour te trouver du boulot. Je te rassure, pas de service à la personne. Un truc dans le service, dans la culture. On va trouver, j’ai initié des trucs, on verra ce qui ressort à la rentrée.

Je reste muette.

-Oh pardon, j’ai pris trop d’initiative, je vais trop vite?

-Oui, un peu. Et puis j’avoue que je n’avais pas trop réfléchi à ce que je pourrais faire. Enfin si un peu, et bêtement j’avais pensé à ce que j’avais étudié, le commerce international.

-… euh

-Mais, non, tu as entièrement raison, ce que tu évoques m’intéresse bien plus que le commerce international! C’est juste que je n’ai pas de diplôme pour ce que tu proposes.

-On verra ça plus tard. Je t’embête avec mes plans de carrière. Pardonne-moi encore une fois. Non, ce qui te réussit, c’est de profiter de l’instant présent. Tu es transformée quand tu me parles de l’auberge, quand tu me parles des sensations que tu éprouves ici. Continue comme ça. Et pas plus tard que maintenant avec cette soupe de fraise que tu m’as tant vantée! Même si je doute qu’elle soit meilleure que la tienne.

Après dîner, je ne pouvais me résoudre à le voir partir. Nous avons de nouveau flâné près du lac. Puis j’ai eu un sursaut:

« Il faut que tu viennes voir la vue de mon balcon! A cette heure-ci, c’est le meilleur spot. »

Nous voilà accoudés à la balustrade. La lumière a changé depuis le début de mon séjour. Je suis soudainement envahie de tristesse.

-Je ne veux pas quitter cet endroit lui dis-je les larmes aux yeux.

-C’est normal. Tu es protégée ici. Ce n’est pas tant que tu veuilles rester, c’est surtout que tu ne veux pas retrouver ton ancienne vie. Mais ça va aller. Tu n’es pas seule, tu vas avoir du soutien. Tu sais, ce n’est une surprise pour personne que tu quittes Pierre. Ou presque, c’est vrai que j’avais imaginé que ce serait lui qui te quitterait. Et tant mieux que tu aies pris les devants. Je suis tellement fier de toi!

-C’est vrai?

Sans réfléchir, je me rapproche de lui et me blottis dans ses bras. Je sens qu’il hésite puis qu’il me rend mon étreinte, en plus fort, en m’enveloppant de ses bras protecteurs. Je pleure et me sens bien. On reste un moment comme ça, dans la fraîcheur du soir.

Je dégage ma tête de son torse, il dessert l’étreinte. On reste très proches, on garde les yeux baissés. Je finis par murmurer :

-Tu sais, j’ai bien pris en compte ta candidature spontanée.

Il sourit. Je continue, sur un ton amusé.

-Votre profil pourrait nous intéresser. Il faut bien sûr que je consulte ma Direction. Il n’y a pas de poste ouvert pour le moment, mais qui sait?

-Si je peux ajouter quelques éléments qui n’apparaissent pas sur le CV?

-Oui, bien sûr, je les transmettrai également, cela sera ajouté à votre dossier.

Là il relève la tête, comme pour chercher l’inspiration.

-Et bien par exemple, Juliette et Manon m’adorent, je joue souvent avec elles, elles aiment s’endormir dans mes bras, pendant que leur père passe ses coups de fils à des clients à l’autre bout du monde, même le dimanche.

-Mmmh, c’est un procédé que nous n’aimons pas trop dans la maison, la comparaison à la concurrence.

-Ok, ok, c’était pour mettre en avant la relation déjà établie entre les filles et moi. Sinon, je fais très bien la cuisine, la Direction me l’a fait souvent remarqué, et j’adorerais cuisiner à quatre mains.

-Oui, oui, la Direction est effectivement très sensible à ces arguments.

-Je suis encore pas trop mal conservé, je fais attention à ce que je mange, je fais du sport. J’ai cru comprendre que la Direction appréciait les cheveux blancs, les polos roses et les yeux pétillants.

-Mmmh, vous êtes bien renseigné.

-Et je peux me vanter d’être un bon coup au lit.

-Quoi! Ah bah carrément! Non, non la Direction va s’offusquer!

-Elle a tort, je vous assure que ça fait la différence entre deux candidats. Je pourrai vous communiquer des références si vous le souhaitez.

Je le regarde, amusée, épatée aussi de sa hardiesse.

Je réalisai à quel point j’étais bien avec lui, il me connaissait mieux que moi-même, on se comprenait. J’eus soudain envie qu’il m’embrasse. Il le perçut dans mon regard et s’approcha lentement comme pour me laisser le temps de me dérober si je considérais que les choses allaient trop vite. Je m’abandonnai à lui et lui offrit ma bouche. Je fus parcourue d’une décharge qui me traversa de la tête au pied et je faillis en perdre l’équilibre. Je me raccrochai à Xavier et intensifiai encore l’étreinte.

On a regagné la chambre. On ne s’est pas jetés l’un sur l’autre, on a plutôt joué au ralenti, pour reconnaître, laisser s’installer et faire monter le désir naissant. A chaque étape, on attendait qu’il monte à son paroxysme avant de céder à l’envie d’y succomber. Nous avons consacré beaucoup de temps à nous effleurer, du bout des doigts, du bout des lèvres, du bout de la langue. Xavier me parlait d’un ton doux et passionné. Il s’extasiait de la douceur de ma peau, de la beauté des parties de mon corps que je lui dévoilais ou qu’il découvrait, de l’effet que lui procuraient mes caresses, mes baisers. Devant son aisance, je me sentais un peu gauche, moi qui avais connu peu d’hommes, j’avais peur de ne plus savoir, de ne pas comprendre ses attentes, ou même d’être surprise ou bloquée par des demandes qui ne m’auraient pas convenu. Très vite nos corps se sont parfaitement entendus, trouvés, répondus de manière complètement évidente. Je ne me suis jamais autant sentie aimée, protégée, cajolée, admirée. Et grâce à tout ce que me transmettait Xavier dans son regard et dans ses gestes, je n’ai jamais ressenti un plaisir physique aussi bouleversant.

Je ne voulais plus le quitter et me nichai au creux de son cou où je pouvais me délecter de son odeur si réconfortante.

Dans la nuit, j’ai été prise de remords:

-Je ne devrais pas faire ça, tu as des sentiments que je ne suis pas sûre d’avoir. Je m’en veux de…

-Non, non, on s’en fout. Vis ce que tu veux vivre. Finis les plans sur la comète, les réservations des vacances deux ans à l’avance, les plannings, les prévisions. Laisse-toi aller, t’es tellement belle, c’est tellement bon quand tu te délectes de tout ce qui t’entoure. Je ne savais pas que tu étais si sensible aux odeurs, au toucher, aux bruissements. Tu es attentive à tout, je découvre ça avec toi et c’est délicieux.

La suite, on verra. Tu vas aller chez tes parents, avec tes filles, tu vas refaire le plein d’amour avec elles. Et tes parents, je suis sûr qu’il vont te soutenir.

-Rien n’est moins sûr.

-Si, ne t’en fais pas. Et après, je serai là. Si tu veux repartir plus tôt de chez tes parents, tu peux venir à la maison en attendant le départ de Pierre. Je te préparerai la chambre d’amis, pas de pression. Pense à toi. Fais le plein d’énergie pour la suite.

-Et justement si mon énergie je la puise en te caressant, en t’embrassant?

-Alors là, surtout, ne te prive pas!

-Ça te va d’être mon sex-friend? Ce n’est pas ce que tu attends de moi.

-Moi aussi je vais apprendre à profiter de l’instant. Ce que tu m’offres est magnifique. Ne retenons que ça.

Je me laissai aller une fois de plus dans ses bras.


16) Retour sur le plancher des vaches

Xavier est parti au petit matin. Nous avons passé la nuit dans sa chambre au Café des Sapins et il m’a déposée à l’auberge avant de prendre la route. Ce fut une nuit à la fois douce et coquine, différente de la première. On continue la découverte et l’exploration de l’autre. Je me découvre moi aussi à travers nos échanges.

Hier, il a prétexté avoir du travail pour me laisser seule profiter de ma dernière journée ici, saluer ceux avec qui j’avais lié d’amitié.

J’ai commencé par rejoindre Jeanne, très matinale, au petit déjeuner.

-Bonjour Jeanne, je peux me joindre à vous ? C’est mon dernier jour, je pars demain matin.

-Mais oui, asseyez-vous! C’est toujours un plaisir ma chère Diane. Mais vous rayonnez! Est-ce que le bel homme qui dînait avec vous l’autre soir n’y serait pas pour quelque chose?

Evidemment, je rougis, je tente de prendre un air dégagé.

-Xavier est un ami qui m’a fait la surprise de me retrouver. C’est un très bon ami, il m’aime … euh, il m’aide beaucoup à trouver du travail pour la suite.

-C’est bien ça, je sais que ce n’est pas facile d’être seule dans l’adversité. Surtout prenez soin de vous et de vos enfants. Je prierai pour vous. Vous savez qu’en Indre et Loire, il y aura une petite vielle qui pensera à vous.

Je vis ses yeux s’embuer de larmes, et j’ai senti les miennes monter de la voir si émue.

-Oh, Jeanne, je ne suis pas prête de vous oublier! Le souvenir de vos cascades à vélo restera à jamais associé aux bons moments que j’ai passés ici !

On a ri en se remémorant les multiples fois où elle avait failli tomber.

—-

Plus tard, je croisai Antoinette. Pour elle aussi la fin du séjour approchait.

-Cela fait longtemps que je ne vous avais pas vue Antoinette. Il est bientôt l’heure pour moi de partir. Vous faites un tour du lac avec moi?

-Oui, volontiers. C’est vrai que je me suis quelque peu isolée depuis quelques jours. J’avais besoin de réfléchir seule, mais j’avoue tourner en rond les mêmes questions sans y trouver de réponse. … J’ai appelé Pascale samedi dernier.

-Mais c’est une super nouvelle! Comment a-t-elle réagi?

-Très bien. On a passé beaucoup de temps au téléphone, comme si on s’était quittées la veille, avec comment dire, un peu d’attente, de l’émotion et de l’excitation à l’évocation de notre ancienne relation. On a convenu de se revoir fin août. 

-Fantastique, je suis tellement contente pour vous! Ce renouveau, c’est merveilleux!

-Oui, sauf que je ne sais pas comment l’annoncer à mes enfants. Je suis décidée à tout leur raconter, mais je ne sais pas comment m’y prendre: dois-je organiser une réunion familiale? Les voir un par un? Envoyer un mail? Aucune des solutions me convient et je n’arrive pas à avancer.

-Oui, je comprends. Qu’est-ce qui vous plait et déplaît dans chaque solution?

-Le mail peut être mal interprété, et on ne transmet pas d’émotion, du moins pas autant que si je suis avec eux. Mais c’est le moyen le plus facile pour moi de m’exprimer, je peux prendre mon temps pour le préparer. Et puis ça me protège momentanément de leur réaction. Si je les rencontre un par un, ils ne seraient pas influencés par l’autre, et c’est moins intimidant, mais je dois le faire deux fois. Et puis je vois bien le deuxième qui me demandera pourquoi il n’a pas été averti en premier, bref, ça va créer des histoires.

-Ok, la solution un par un me paraît peu défendable.

-Mais la solution où je les convie tous les deux… c’est tellement impressionnant! J’ai peur de moins bien faire passer le message parce que trop émue. Je vais être confrontée à leurs deux réactions.

-Peut-être qu’ils seront dans la retenue, attendant de voir comment réagit l’autre. Si je comprends bien vous voudriez faire à la fois passer un message et partager un moment important pour vous.

-Oui, c’est cela. Je voudrais qu’ils sachent la vie que j’ai eue avant de connaître leur père, et que j’en vie de renouer avec cette vie. Je pourrais leur raconter mon passé par mail et leur annoncer la suite que je veux donner à ma vie au cours d’un déjeuner avec eux, après avoir reçu leur ressenti.

-Ça me paraît une bonne approche. Ne mésestimez pas leur amour et leur empathie. Si vous leur parlez de Pascale comme vous m’en parlez, ils verront bien cette petite lueur qui vous rend si vivante, si belle. Tant que vous les rassurez sur le respect et l’amour sincère que vous avez voué à votre mari, il n’y a pas de raison qu’ils vous en veuillent. Ca va leur faire un peu drôle, déjà que vous pensiez à refaire votre vie, et en plus pas comme ils l’auraient imaginé. Mais passée la surprise, je suis sûre qu’ils vous soutiendront.

-Ah, ma chère Diane, ça m’a fait du bien de vous parler. Je suis triste que vous partiez. Peut-être pouvons-nous garder le contact. J’aimerais bien que vous me présentiez cet homme avec qui vous avez dîné l’autre soir…

Elle me regarde d’un air espiègle. Me revoilà partie à rougir.

-Vous voulez parler de mon ami Xavier. Il était venu parce qu’il m’aide à chercher du travail. Vous vous souvenez, je vous avais dit l’avoir contacté. Il a un très grand réseau, c’est très précieux.

-Oui oui oui, racontez-moi ce que vous voulez. Il est amoureux cet homme!

Je lâchais l’affaire. Comment lutter contre sa perspicacité?

-Ça vient un peu trop tôt, vous ne croyez pas?

-Ça fait combien de temps que vous n’avez pas ressenti un tel regard sur vous Diane? Vous comptez attendre encore combien de temps pour goûter aux plaisirs de la vie ? Croyez mon expérience, et vous la connaissez, sachez reconnaître les opportunités quand elles se présentent. Vous allez avoir besoin de soutien, cet homme peut vous l’apporter. Et ne me dites pas qu’il n’est pas séduisant…

—-

Plus tard encore, je croisai Natou qui papotait avec Adèle. Celle-ci m’apprit que Natou allait rester à l’auberge pour y travailler comme serveuse.

-Quelle bonne nouvelle, félicitations Natou! Je vous envie de pouvoir rester ici!

-Oh oui DameJeanne a été bien gentille de me proposer ce poste. J’ai bien de la chance!

-Je crois que la chance, il faut savoir la provoquer aussi. Si vous n’étiez pas aussi généreuse et si agréable avec les gens, cette chance-là ne serait pas présentée. Je souhaite que la chance continue de vous accompagner.

– Té la chance, on peut pas dire qu’elle a été beaucoup là!

-Je sais que ce n’est pas facile à entendre, mais c’est peut-être une chance ce qui vous arrive. Regardez, vous êtes bien entourée, vous avez trouvé du travail. C’est une chance pour un nouveau départ. Bon, je suis peut-être influencée par ce que je vis et ce que me racontent d’autres personnes. En tous les cas, je vous souhaite le meilleur pour la suite!

Je la lassai avec Adèle pour rejoindre Xavier au Café des Sapins. J’étais triste de ne pas pouvoir passer ma dernière nuit à l’auberge, mais la perspective de le retrouver a vite effacé ces pensées nostalgiques.

—-

Ce matin, j’ai dit au revoir à « mon » vélo, au lac, aux petites plages, au hamac dans lequel je n’ai jamais pu faire de sieste, aux chemins que j’ai arpentés et qui m’ont aidée à trouver ma route pour la suite. Je ne suis qu’à la croisée des chemins, il va y avoir des tunnels, des obstacles, mais je suis sûre de vouloir aller jusqu’au bout.

Au moment de régler, je remercie Jeanne pour son accueil. Je lui demande comment elle fait pour qu’on se sente si bien, comment les amitiés et amours se créent si facilement dans son auberge. Elle sourit et me répond qu’elle ne le sait pas elle-même. Je lui suggère que c’est parce que les gens qui gravitent autour d’elle lui sont tellement attachés, qu’on se sent privilégiés d’avoir quelqu’un d’aussi précieux qui veille sur nous, et on se met à notre tour faire attention à ceux qui nous entourent. Elle n’a pas répondu, mais je crois qu’elle a été touchée car elle détourné la tête et s’est empressée de s’affairer sur sa pile de factures.

Ma valise est prête, je la range dans la voiture, je m’assois un instant sur le coffre pour embrasser une dernière fois du regard cette auberge si singulière.

Mme l’Aventurière: Bon on y va là, on a de la route.

Mme Dévouée: oui, les filles nous attendent. Les photos et les vidéos c’est bien, mais on a très envie de les prendre dans les bras et de les bisouiller.

Mme Pragmatique: Et compte tenu du temps de trajet, si on ne veut pas arriver trop tard, il ne faudrait pas trop tarder.

Mme Spirituelle: Oui, mais on était si bien ici, dans la nature, à prendre le temps.

Mme l’Aventurière: C’est fini le temps de la contemplation ma chère, on passe à l’action maintenant. Allez, en route Simone! Tu permets que je t’appelle Simone?

—-

L’arrivée chez mes parents est si joyeuse, qu’elle me fait oublier la tristesse d’avoir laissé derrière moi l’auberge et ses pensionnaires. Les filles sont belles, bronzées, elles ont changé. Elles se jettent sur moi et commencent à se chamailler pour avoir l’exclusivité de mes bras.

Mes parents sont contents de me voir, me trouvent changée aussi, ma mère va même jusqu’à dire qu’elle me trouve belle.

J’annonce assez vite ma décision aux parents. Ils prennent un air affligé et mon père prend le premier la parole.

-C’est triste que vous en soyez arrivés là. Cela dit, on voyait bien que vous n’étiez plus heureux tous les deux. Surtout toi. Je suis vraiment désolé de te dire ça, mais tu as raison de le quitter.

J’éclate en sanglots et il me prend dans ses bras. Oh Papa, je suis tellement soulagée!

Plus tard, mon téléphone sonne, un numéro du sud-est. Aurais-je oublié quelque chose à l’auberge?

Mme Diane Clément?

-oui?

-Bonjour, gendarmerie de Mâcon. Vous connaissez M. Xavier Delcourt?

-Oui…

-Nous avons trouvé votre numéro dans les contacts à prévenir d’urgence de son téléphone. … Il y eu un accident madame, … il semblerait qu’il se soit endormi au volant.

-…

-Madame? …Madame?

 »Nervous breakdown »

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