En vol

En vol

Ils s’étaient rencontrés à un enterrement. Enfin, pas exactement. Il était arrivé en avance à l’enterrement auquel il devait assister et s’était installé dans le café où elle servait pour payer son loyer de chambre d’étudiante. Il l’avait trouvée charmante et avait salué la chance qui l’avait fait croiser son chemin en ces circonstances peu joyeuses. Il n’avait pas beaucoup connu le défunt, voire même il ne l’avait pas beaucoup aimé, mais c’était un ami de la famille. Un ami riche de la famille. Il fallait se montrer solidaires et unis, ses parents avaient été intransigeants, sa présence était obligatoire.

À cette heure de la journée, peu de clients étaient présents, en dehors des habitués qui suivaient les clips diffusés sur le petit écran au fond de la salle. Ils avaient pu discuter tranquillement. Elle faisait des études de commerce international, comme lui, mais ses parents n’étaient ni assez pauvres pour qu’elle ait droit à une bourse, ni pas assez riches pour lui offrir un logement à Paris. Elle avait dégoté ce petit boulot pas très loin de chez elle.

Ils s’étaient revus, s’étaient promenés et embrassés pour la première fois dans le cimetière. Par la suite, ils avaient passé beaucoup de temps dans sa petite chambre de bonne. Bizarrement, son studio à lui était plus spacieux, mieux situé, mais ils préféraient se blottir sous les toits d’un immeuble de Montmartre.

Il sourit à l’évocation de ces tendres années. Était-ce sa mémoire qui lui jouait des tours, il avait pourtant le souvenir d’avoir compris dès ces moments-là qu’ils vieilliraient ensemble, que c’était la femme de sa vie. Aujourd’hui ils formaient une belle équipe, elle à la maison à élever leurs enfants et entretenir leur vie sociale, et lui qui gérait son entreprise montée très tôt après la fin de leurs études. Sa boîte affichait une belle croissance, il venait de remporter des contrats sur un nouveau marché, il avait hâte de fêter ça avec elle. C’était grâce à elle qu’il en était arrivé là, grâce à son soutien indéfectible qu’elle avait pu lui montrer dès leurs premières années ensemble.

Ah mais quelle conne cette hôtesse! Il avait failli s’étouffer en avalant l’eau gazeuse qu’elle lui avait servi à côté de son whisky. Qu’est-ce qu’elle ne comprenait pas quand il lui disait « Eau plate – Still water » ?! À quoi ça sert de payer une place en business et de subir l’incompétence du personnel de bord ? Il exigea que ce soit la chef de cabine qui s’occupe personnellement de lui dorénavant. Il n’allait pas se laisser pourrir son voyage retour. S’il avait voyagé avec Diane, elle aurait fait attention à ce qu’ils soient bien. Elle lui manquait. Evidemment qu’elle ne l’accompagnait pas dans ses voyages d’affaires et à la tournure qu’avaient prise les soirées de négociation avec les clients, il valait mieux que cela reste ainsi. Ah la la, quand il y repensait, ils savent recevoir ces clients! Il avait rarement eu l’occasion de voir autant de belles femmes qui se battaient pour obtenir ses faveurs. C’était complètement artificiel, mais qu’est-ce que c’était bon. Se sentir puissant, être celui qui détient le pouvoir. Il en avait bavé pour en arriver là. Son père n’avait jamais cru en son projet d’entreprise, il avait tellement galéré pour la créer. Il s’était découragé à plusieurs reprises, avait failli tout arrêter, mais Diane avait toujours été là pour le soutenir et l’encourager. À eux deux ils en avaient abattu du boulot, ils en avaient convaincu des investisseurs ! Sacrée équipe. Avec la naissance de Juliette, elle avait eu moins de temps pour l’aider, mais la machine était lancée, il avait eu de l’énergie pour deux, boosté par l’arrivée de ce petit être dans leur vie. Même s’il avait pu se passer de l’implication de Diane à partir de ce moment-là, et malgré ses protestations (quel ange !), elle continuait de s’intéresser et à le conseiller de manière pertinente. Cette femme était vraiment incroyable. Il vérifia une nouvelle fois que sa commande de bouquet était prête chez le fleuriste préféré de sa chère et tendre et se mit à rêver à son retour à la maison.

Les enfants seraient sûrement couchés. Elle l’aurait attendu en lisant ou en réalisant il ne savait quelle activité manuelle dans laquelle elle aimait à s’embarquer. Ses créations n’étaient pas toujours réussies, mais c’est bien l’intention qui compte, comme on dit dans ces cas-là. En y réfléchissant bien, ce n’était jamais réussi ! Elle ne s’avouait pourtant jamais vaincue et s’investissait dans une nouvelle activité jusqu’à temps de trouver celle qui lui correspondrait. Il admirait sa persévérance et son optimisme. Demain sera toujours meilleur d’après elle. Que c’était facile de vivre auprès de quelqu’un comme elle. Il s’agaçait parfois, la trouvant trop crédule, naïve, déconnectée de la réalité. Mais elle avait toujours des arguments qui le désarçonnaient.

Ce vol n’en finissait pas, il n’avais pas fait la moitié du trajet! Il voudrait déjà être arrivé, descendre du taxi les bras chargés de fleurs et retrouver Diane pour lui raconter son voyage et ses succès. Tiens, il pourrait l’emmener au café où ils s’étaient rencontrés, en face du cimetière. Il irait mettre une fleur sur la tombe de ce vieux grincheux qui avait eu le bon goût de se faire enterrer à cet endroit. Là où il était, était-il heureux d’avoir pu permettre leur rencontre? Ou proférait-il les mêmes reproches que son père? Diane pencherait sûrement pour la première hypothèse. Lui pour la deuxième. Il se resservit un whisky pour ne plus entendre la voix de son père qu’il venait de convoquer.

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