Dans le parc

Dans le parc

Elle savait que les premières minutes allaient être difficiles, qu’il allait falloir tenir bon. Mais il lui semblait que les premières minutes duraient longtemps : elle ne voyait pas d’amélioration se faire sentir. Elle avait mal partout, ses jambes étaient lourdes, son souffle irrégulier, un point de côté ne cessait de la menacer sans s’installer durablement. Qu’il était dur de reprendre la course à pied après tout ce temps d’arrêt. Elle avait pourtant attendu ce moment avec impatience: pouvoir de nouveau enfiler ses baskets et courir. Cela signifiait que ses blessures étaient rétablies au point de pouvoir supporter les chocs provoqués par ses pieds rebondissant sur le bitume. Cette guérison avait pris plus de temps que prévu, la douleur avait longtemps persisté, même à bas bruit, lui rappelant l’accident, l’hôpital, les mauvaises nouvelles, sa nouvelle condition.

Maintenant elle pouvait de nouveau courir, et en y regardant à deux fois, elle avait trouvé son rythme et la course devenait enfin agréable. Elle se concentra sur ses perceptions: l’air frais qui glissait sur sa peau alors qu’elle traversait une zone du parc un peu plus ombragée, elle reconnut dans les légères oscillations des branches comme un salut des arbres qui étaient contents de la retrouver. Il était encore tôt, seules quelques personnes traversaient le parc pour faire un peu d’exercice. Elle ne reconnut personne alors qu’elle avait repris son créneau habituel. Tiens, celui-ci devait être un nouveau, il n’avait donc pas compris qu’on courait à droite du chemin, et pas au milieu comme ça ! Quel naze ! Elle devait slalomer entre lui et la vieille et son chien maintenant, elle perdait en régularité. Elle se réprimanda intérieurement de son intolérance et se força de nouveau à ne penser qu’à ses perceptions et le bon moment qu’elle vivait enfin. Elle l’avait tant attendu. Méditation de pleine conscience lui aurait rappelé sa voisine Valérie. Qu’elle était relou avec sa méditation celle-là « Quatre-vingt dix-neuf pourcent de tes pensées sont de la merde, apprends à les chasser » lui avait-elle dit un jour qu’elle la questionnait sur cette pratique étrange. Ce n’était décidément pas fait pour elle de rester immobile et se focaliser sur son ventre. Elle voulait plutôt l’oublier celui-là d’ailleurs. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire que ses idées étaient pourries? Elles ne les trouvait pas si pourries que ça d’abord. Et puis c’est bien un esprit qui vagabonde, qui utilise ses neurones pour procéder par associations d’idées.

La fatigue et l’effort coupèrent le flot de ses pensées. La musique entraînante dans ses oreilles ne suffisait plus à la maintenir dans la dynamique. Elle n’avait atteint que la moitié du parcours qu’elle courait habituellement. « Allez ma vieille, tiens bon, continue ! Il ne faut pas que tu flanches maintenant ! » Elle avait envie de pleurer en constatant à quel point son corps s’était dégradé, à quel point elle avait perdu en condition physique. Ce n’était pas ses séances de rééducation chez la sage-femme qui allaient lui redonner cette condition. Là encore elle eut envie de pleurer. Elle ne pouvait s’empêcher de pester après la connerie des jeunes femmes qu’elle avait pu croiser et qui demandaient à chaque fois où était le bébé. Le souvenir d’elle pleurant comme une idiote raviva sa colère. Mais elle avait cessé d’être la victime pleureuse. Maintenant elle leur répondait froidement:  » Il n’y en a pas et c’est maintenant impossible qu’il n’y en ait jamais. » Imparable.

4 commentaires

  1. Ca change de l’histoire pour endormir ses enfants le soir !
    Mais c’est chouette. C’était un one-shoot, ou le début d’une petite série ? 😉

  2. J’ai beaucoup aimé ce texte !

    J’ai vu dimanche ou lundi derniers que tu l’avais publié, j’ai regardé un peu et je me suis dit que je le lirais dès que j’aurais quelques minutes de tranquillité ; mais j’ai regardé un peu quand même et j’ai vu que « le sujet » m’intéressait et que j’allais probablement m’identifier avec ce personnage.

    Finalement, je l’ai lu mercredi ou jeudi et c’était haletant comme d’habitude : ce rythme ; ces émotions, qui ne sont pas ce qu’elles semblent au début, comme d’habitude chez tes personnages, et qui s’ordonnent petit à petit avec fluidité pour finir d’une façon à laquelle on ne s’attendait pas (on peut parler de chute si on veut, mais je crois que c’est un peu plus subtile).

    Je l’ai relu tout à l’heure, je le trouve tout aussi merveilleux !  Mais ça me semble beaucoup plus court qu’à la première lecture !

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